[SISTER, SISTER] Bill Condon, 1987

Quelle drôle de carrière que celle de Bill Condon (et pas Condom, bande de saligauds !), tiraillée entre le chic et le toc. Pour un fabuleux Gods and Monsters ou un Mr Holmes, combien de Twilight 4 ou de Candyman 2 ? Et si on remontait encore plus loin, plus loin que son inutile portage live de La Belle et la Bête ou Dr Kinsey, le bonhomme avait commencé à écrire pour deux films de SF horrifiques bien barrés et à revoir fissa : Strange Behavior et Strange Invaders, tous deux de Michael Loughlin qui, lui, a totalement disparu de la circulation. Ce qui explique sans doute comment cette belle manière de slalomer entre les genres se retrouve intacte dans Sister Sister, premier long métrage du bonhomme qui ne fut jamais distribué en France. Une malédiction dont fut frappé également Gods and Monsters, formidable biopic sur les derniers jours de James Whale, mais dont les diffusions télé le firent largement remarquer par les cinéphiles avisés. Sister Sister lui, n’aura pas cette chance. Mais bon… il n’est jamais trop tard, non ?

Sister Sister, c’est tout d’abord Jennifer Jason Leigh. Et c’est normal. Fraîche, innocente (mais pas trop hein, on parle bien de Jenny), et ici aussi rousse pour l’occasion que sa jumelle Zaza. Tellement rousse qu’on a l’impression de voir encore Huppert à ses débuts au détour de certains plans : qui est d’ailleurs le doppelgänger de qui ? On ne le saura jamais… sauf si quelqu’un a un jour, enfin, l’idée de génie de les faire tourner ensemble. Mais on s’égare. Robe blanche, cerveau de traviole, sourire inquiet, Jenny s’empare encore ici d’un rôle tout sauf habituel. Sous le regard d’une grande sœur assez stricte, elle incarne Lucy, habitant une pension dans les marécages de la Louisiane où elle virevolte autour du gentil Étienne, le garde chasse du coin. Tout irait bien si la jeune fille n’avait pas l’impression d’être toujours à deux doigts de plonger dans la folie suite à des traumatismes passés. L’arrivée de nouveaux locataires va alors semer le trouble dans le manoir, faisant un peu plus vaciller la raison fragile de Lucy, ainsi que sa virginité, puisqu’un très séduisant garçon (campé par Eric Stoltz, le Michael J.Fox sérieux) semble entreprendre un combat de coq avec son soupirant du bayou.

Mais de quoi s’agit-il finalement? D’un roman Harlequin? D’un thriller domestique ou paranoïaque? D’un whodunit? D’un film de fantômes? Car pour ce dernier point, il est important de souligner que Sister Sister baigne dans un écrin «american southern gothic» du meilleur effet, avec des marais brumeux qu’on décrit comme hantés, des cimetières où se terrent des souvenirs atroces, de grands couloirs éclairés à la bougie… Fort bien aidé par le chef op de Messiah of Evil, Stephen Katz, Bill Condon soigne chaque détail, chaque plan de cette promenade baignée par le clair de lune et parfois enveloppée par le son de l’orage, visiblement soucieux de livrer la plus belle rêverie gothique possible.

Tel quel, et sans en dévoiler trop, Sister Sister dispose même d’un script qui n’aurait pas dépareillé dans un giallo, avec ce que cela implique de traumas, de tension sexuelle et de secrets tordus. Sur la dimension charnelle, on ne peut d’ailleurs qu’écarquiller les yeux lorsque Condon illustre littéralement le terme de «rêve humide» le temps d’une introduction lyrique et sensuelle évoquant une scène mémorable d’Angel Heart, tourné d’ailleurs la même année. Dans une forme olympienne, le compositeur Richard Einhorn livre un travail à la beauté phénoménale, à mettre sur un pied d’égalité avec les échappées cristallines de Christopher Young pour Haunted Summer. Un emballage bien solide et un bouclier assez fort pour protéger les fondations d’un thriller fragile, et dont les ramifications décevront peut-être les amateurs de suspens labyrinthique : ici, on est venu clairement pour l’enchantement, et non le mindfuck. Mais n’ayons pas peur de l’écrire : Sister Sister est l’une des plus belles choses secrètes survenues dans les années 80.

Drame, Romance, Thriller
De Bill Condon | Par Ginny Cerrella, Joel Cohen
Avec Eric Stoltz, Jennifer Jason Leigh, Judith Ivey

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