« Safe » de Todd Haynes

Avec Safe, Todd Haynes signe bien davantage qu’un portrait clinique d’une femme au foyer américaine rongée par une mystérieuse maladie. Derrière la critique du reaganisme et du patriarcat domestique, le film apparaît surtout comme une œuvre profondément queer, interrogeant la manière dont une identité qui ne correspond pas aux normes dominantes est progressivement rejetée par le monde qui l’entoure.

Dès son ouverture, un plan subjectif depuis une voiture traverse de nuit des rues suburbaines désertes. Ce mouvement, que le film répète, résume la trajectoire de Carol White : une femme propulsée dans l’existence sans jamais parvenir à en maîtriser la direction. Interprétée par une Julianne Moore extraordinaire, Carol est une femme blanche, aisée et mariée, parfaitement intégrée en apparence au modèle de la famille américaine traditionnelle. Pourtant, quelque chose résiste : elle est malade, sans que personne ne sache pourquoi. Safe transforme cette impossibilité d’intégration en véritable étrangeté. Carol est queer non par sa sexualité, mais parce qu’elle ne parvient pas à s’adapter aux normes de la féminité blanche, bourgeoise et hétérosexuelle auxquelles elle est supposée appartenir. Sa maladie matérialise alors l’impossibilité de se fondre dans un système qui exige d’elle qu’elle soit exactement ce qu’il attend. Inutile de chercher le moment précis où elle tombe malade : Carol l’était peut-être depuis toujours. Souvent rapproché de la crise du sida, le film ne fonctionne pourtant pas comme une allégorie directe, mais plutôt comme une représentation de la violence d’une assimilation forcée. Le monde n’est pas conçu pour accueillir Carol et, lorsqu’elle tente de s’y conformer, il finit par l’empoisonner. Cette violence passe aussi par la mise en scène. Carol est constamment rejetée vers les bords du cadre, réduite à une silhouette minuscule dans les vastes espaces domestiques qui l’entourent.

Pourtant, Safe ne se réduit jamais à un exercice théorique : toute son émotion vient de Julianne Moore, dont le visage révèle une profondeur intérieure que la caméra de Haynes refuse presque systématiquement de souligner. Le dernier acte pousse cette logique jusqu’à l’horreur. En rejoignant une communauté prétendant lui offrir une solution médicale et spirituelle, Carol achève paradoxalement son assimilation. Le problème ne serait plus le monde qui l’entoure, mais elle-même. Les dernières scènes la montrent comme une coquille vide, débarrassée de l’alarme intérieure qui signalait son malaise. Son immense sourire ressemble autant à une expression de bonheur qu’à la manifestation d’une souffrance insoutenable. La conclusion de Safe est donc moins celle d’une guérison que celle d’un effacement. Carol a trouvé sa place dans le monde, mais au prix de tout ce qui faisait d’elle une personne. Pour devenir « saine », elle doit finalement renoncer à elle-même.

@chaosreignfr Chaos classique : « Safe » de Todd Haynes (1995) #film #cinema #annees90 #toddhaynes #juliannemoore ♬ son original – CHAOS

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