Roar assume une réputation non usurpée de «film le plus dangereux de tous les temps». Il faut le voir pour le croire.
PAR ROMAIN LE VERN
En Afrique Australe. Hank (Noel Marshall), un scientifique américain zinzin qui s’est toujours battu pour la défense d’espèces en danger vit en pleine brousse entouré de félins, des animaux qu’il aime passionnément et qu’il veut éduquer comme autant d’enfants sauvages. Il est rejoint dans la jungle par son ancienne femme (Tippi Hedren) et sa fille (Melanie Griffith). Alors que ses travaux foufous sur les tigres et les lions doivent être analysés par une commission scientifique, les félins sèment la zizanie.
Vous aussi, vous êtes tombés sur ces clichés exorbitants où Tippi Hedren et Melanie Griffith posaient tout sourire en compagnie de lions, jouaient avec eux, leur crachaient l’eau de la pistoche à la gueule? Sachez que cette cohabitation du genre extrême a donné lieu à un film. Si, si. Il s’appelle Roar et c’est une fabuleuse aberration comme on en produisait parfois dans les années 70-80, époque bénie et révolue d’inconscience cinématographique – plus que de liberté – où les producteurs n’avaient pas peur de défendre des projets indéfendables comme celui-ci consistant à humaniser et à domestiquer des félins pour exaucer le fantasme de faire de vrais câlins à de vrais lions. Ce que l’on pense plausible lorsque l’on a 4 ans, beaucoup moins lorsqu’on a l’âge de Noel Marshall dans les années 70, fier instigateur de ce Roar. Au fond, peut-être que son film, basé sur l’utopie d’une communication hommes-animaux, était destiné à toute la famille, voué à être diffusé le dimanche après-midi pluvieux, déclinable même en attraction dans un parc. Seulement, rien ne s’est passé comme prévu et tout le monde a tellement été pris de court qu’il a fallu quelque peu modifier le storytelling comme la mise en scène.
A la fin des années 60, Noel Marshall a fait un voyage en Afrique avec sa femme Tippi Hedren, a découvert une demeure occupée par des lions et a finalement décidé de vivre avec ces lions apprivoisés – mais pas dressés – en famille dans leur merveilleuse demeure à Los Angeles. Puis, comme si ça ne suffisait pas, il a décidé d’en accueillir plus d’une centaine – avec aussi des tigres, des pumas et des guépards – dans un ranch situé au nord de la ville. C’est là, et en compagnie de 200 fauves africains et asiatiques, qu’ils tourneront Roar, premier film «co-écrit et co-réalisé par les lions, tigres, léopards, guépards et jaguars» – indication qui là prête à sourire et qui en son temps devait être prise très au sérieux – en prenant le soin de planter des arbres et de construire des maisons sur le modèle de celles que l’on voyait en Afrique. Il est vrai que de la Savane à L.A., ce n’est pas la même vie. Pour sûr, le chaos règne. Sur le tournage, impossible de respecter un quelconque cahier des charges. Les hommes devaient composer avec les animaux (et non l’inverse). La nature a horreur du vide comme de l’organisation. Il a quand même fallu un film pour se rendre compte de cette lubie so 70’s : dans la vie comme au cinéma, on ne dirige pas les animaux et tout sentiment de maîtrise n’est qu’un leurre. Il faut voir Roar comme un témoignage de ce qu’il est possible de faire ou pas au nom de l’art. Rien n’est truqué; ce qui rend l’expérience hallucinante. Aujourd’hui, tout serait faux et l’on ne subirait pas chaque scène comme une menace permanente.
La force de Roar, c’est que l’on s’enfonce en tant que spectateur voyeur avec cette charmante équipe, en craignant sans cesse le pire, plus excités que devant n’importe quel Mondo transalpin, n’importe quel Face à la mort. La différence avec une série Z d’exploitation, c’est que l’on connaît les comédiens (Tippi Hedren et sa fille Melanie Griffith), eux-mêmes la trouille au ventre, entourés de félins incontrôlables pouvant surgir dans le champ, bondir ou mordre à tout instant. On regarde cet improbable croisement entre home movie et mondo avec un mélange de révulsion et de fascination, comme si on regardait un accident à grande échelle. D’ailleurs, la presse avait naguère baptisé Roar de «film le plus dangereux de l’histoire du cinéma» : 70 acteurs et techniciens blessés pendant le tournage (220 points de suture pour le chef-op Jan De Bont scalpé par un lion, jambe fracturée pour Tippi, gangrène pour Noel, 50 points de suture et opérations chirurgicales pour Melanie qui a failli perdre un œil) qui devait durer 6 mois et qui a duré 6 ans (de 1974 à 1980), qui devait coûter 3 millions et qui a coûté 17 millions de dollars. Au final, le résultat s’est soldé par un flamboyant échec au box-office lors de sa sortie en 1981. Par miracle, personne n’est mort.


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