[POST TENEBRAS LUX] Carlos Reygadas. 2012

C’est du vrai cinéma beau-bizarre, certes moins tiède que 98% des sorties annuelles et fatalement moins accessible qu’une comédie Avenue Montaigne de Danièle Thompson, mais totalement unique.

PAR ROMAIN LE VERN

Nous vous voyons sortir de la pièce. Nous allons nous sentir seuls à crever à défendre Post Tenebras Lux de Carlos Reygadas et oui, nous savons où vous êtes. Nous arrivons, attendez-nous, nous allons nous connaître. Loin de nous l’idée de faire l’avocat du diable mais nous adorons vraiment, sans nous épuiser, ce film qui a la malheur d’arriver après trois météores beaux à mourir. Ajoutons à cela qu’il s’était bien fait amocher lors de sa présentation au Festival de Cannes en 2012 où le président Moretti avait quasiment jeté à la gueule de son auteur un prix de la mise en scène amplement mérité. Difficile aussi de surgir telle une comète après un éblouissement comme Lumière Silencieuse, le film que Reygadas avant réalisé juste avant, racontant comment une communauté (les Mennonites) était bouleversée par une histoire d’amour impossible entre Murnau et Dreyer. Un homme des champs, marié et respectable, vivait une passion amoureuse avec une autre femme et d’une histoire minuscule comme l’éclat d’une étoile aux confins de la galaxie, Reygadas tendait vers l’universel.

Post Tenebras Lux, titre tiré d’une phrase latine signifiant Après les ténèbres, la lumière, veut reproduire le même exploit en dédaignant la facilité, en méprisant des siècles de conventions narratives, en complexifiant le puzzle narratif pour atteindre une dimension «autre» (intime + cosmique). A tous ceux qui ont rejeté le film en bloc, comment pouvez-vous rester insensibles ne serait-ce qu’aux vingt premières minutes de Post Tenebras Lux? A sa beauté irradiante. A ce jour qui devient nuit. A ce ciel menacé par les nuages. A cette petite fille – celle du réalisateur – courant dans un pré au milieu de chiens, de vaches et de chevaux. Joviale puis effrayée, abandonnée par les adultes, livrée à elle-même. A ces mots angoissés d’enfant réclamant sa mère. A cet éclair qui, soudain, déchire l’écran. Ce qui se passe hors de la salle n’existe plus, on s’enfonce dans les ténèbres, privés à jamais de lumière. Puis le diable s’invite dans une maison assoupie avec une boîte à outils, nous fixe, entre dans une chambre, croise le regard d’un enfant debout, pétrifié. Le mal envahit l’univers familier, atteint la cellule familiale protectrice. Et là encore, un enfant est désarmé face au mal.

Sur le papier, l’histoire est simple : nous sommes au Mexique, Juan, sa femme et ses deux enfants ont quitté la ville pour s’installer à la campagne. Alors qu’il pensait se ressourcer loin du brouhaha de la civilisation, profiter du silence et communier tranquillement avec la nature, le couple découvre que la misère, la violence, la tragédie sont les mêmes. Et que la violence extérieure du monde répond à leurs pulsions, à leur propre violence. Ce que l’on voit à l’écran est infiniment plus complexe : zélé, Reygadas use de l’ellipse en ménageant des espaces de mystère pour donner au spectateur l’envie et la liberté de les remplir. Ainsi, l’histoire traverse littéralement l’espace et le temps – les mêmes personnages peuvent prendre dix ans d’une séquence à l’autre – et prend des allures de conte social et philosophique.

Au gré de métaphores, d’images et de personnages évocateurs de la mort, Reygadas sonde le délabrement de son pays en proie au chaos. Et se raconte, dirigeant ses enfants pour ne rien perdre d’eux et conserver la trace d’un souvenir qu’ils se remémoreront des années plus tard. Ce n’est pas un hasard s’il multiplie les références à son propre parcours : Reygadas a pratiqué le rugby, sport démocratique bannissant l’ostracisme social, et l’espoir ne peut venir que de cet état d’esprit, solidaire, collectif. C’est le sens de la séquence finale qui a laissé sur le carreau. C’est aussi la fin du chemin intérieur d’un homme au purgatoire, revivant les éléments les plus marquants de son existence, dans le désordre, à travers un effet d’optique cul-de-bouteille proche de l’anamorphose donnant à l’image des contours flous et générant l’impression qu’un extra-terrestre observe comment vivent les hommes entre eux.

A force de chercher un sens à tout ce que l’on voit, à force de vouloir enlever le goût amer que cette juxtaposition laisse dans la bouche, on a considérablement sous-estimé la sincérité de la démarche du réalisateur surdoué de Japon et Bataille dans le ciel qui s’il est toujours fidèle à ses petites provocations (la scène du hammam échangiste totalement superfétatoire, la répétition sursignifiante de la même scène à deux moments différents, le discours éculé sur la bestialité, la meuf relou qui chante faux au piano) traduit par des moyens purement cinématographiques ses propres angoisses – celles de perdre des visages aimés, de ne plus se sentir homme, de perdre sa femme aux mains de monstres partouzeurs – et dispense des visions d’une beauté à tomber (la tête arrachée, la pluie de sang, l’arbre qui tombe). C’est vraiment beau, vraiment bizarre. Finissons sur une anecdote : nous nous souvenons encore de ce surexcité qui, poing levé à la fin de la projection de presse au Festival de Cannes en 2012, avait beuglé «T’es pas Buñuel!» à Reygadas qui, de toute façon, n’était pas présent dans la salle. N’en déplaise à notre intégriste du surréalisme, il s’en approchait pourtant.

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