« Pluribus » de Vince Gilligan : une série à contre-courant de l’époque où le bonheur devient l’ennemi

Dans un futur proche, un signal extraterrestre décrypté libère un virus qui connecte l’humanité entière en une conscience collective paisible, bienveillante… et totalitaire. Tout le monde devient heureux, uni, docile, sauf une poignée d’immunisés, dont Carol Sturka (Rhea Seehorn), romancière aigrie et solitaire, la personne la plus malheureuse de la planète. C’est sur elle, et sur elle seule, que repose désormais l’espoir de sauver l’humanité… du bonheur.

Avec Pluribus, Vince Gilligan (Breaking Bad, Better Call Saul) livre en fin d’année passée, une première saison ambitieuse et profondément stimulante, à contre-courant de notre époque saturée d’images et de récompenses instantanées. La série prend son temps là où nous scrollons à toute vitesse en quête de dopamine, à l’heure où certains regardent les œuvres en x1.5 (si si). Ici, Gilligan semble nous dire clairement : arrêtez tout et juste regardez. Toujours adepte des plans désertiques si caractéristiques de ses précédentes œuvres, le showrunner fait errer ses personnages dans un monde aseptisé à la fois séduisant par sa promesse mais également terriblement angoissant par sa neutralité. En choisissant à nouveau comme terrain principal Albuquerque et ses zones résidentielles trop propres, ses marges invisibles et ses silences écrasants renforçant l’idée d’une harmonie artificielle plaquée sur des existences dissonantes, il prolonge un univers ni tout à fait dystopique ni totalement familier dans lequel on plonge en compagnie du personnage principal Carol, interprétée par une Rhea Seehorn géniale dans Better Call Saul et déjà auréolée d’un Golden globe mérité pour ce rôle.

Donnant tout son flegme et à l’aise avec un registre beaucoup plus physique qu’il ne le parait étant donné parfois les longues absences de dialogues, elle incarne brillamment la tension sourde nécessaire pour briser ce chaos bien trop calme. À lire certaines réactions, elle apparaît égoïste, superficielle, égocentrique et en effet, tout son confort, obtenu grâce à un succès avec lequel elle n’est même pas en phase, lui donne le pouvoir de l’être, tout en l’emprisonnant mais Pluribus refuse de la juger frontalement et préfère exposer les contradictions d’un système où l’individualité, par essence chaotique, dérange. Faut-il alors accepter le bonheur forcé comme remède ? Rien n’est moins sûr… Elle ainsi que tous les autres protagonistes (coup de cœur pour le personnage central de Zosia incarnée par la révélation Karolina Wydra) ou parfois juste des invités, sont toujours incarnées brillamment achevant d’imposer le talent de Gilligan pour la direction d’acteurs en plus d’une mise en scène à tomber,

Dans un monde où le bonheur est devenu une injonction permanente, cette première saison interroge frontalement cette course au bonheur constant, sous toutes ses formes et surtout toutes ses représentations données aux autres, on peut également y voir une réflexion sur l’intelligence artificielle et elle nous tend le miroir d’une société où la lutte des classes et le statut social de chaque citoyen pourraient bientôt se diluer dans une sorte d’échelle sociétale du bonheur, mensongèrement harmonisée.

Dans la dystopie de Pluribus, la plus grande des libertés semble être celle d’être malheureux et c’est précisément dans ce malaise, dans cette lenteur assumée et cette réflexion politique et intime, que la série trouve sa force. En somme : de la diversité des misères humaines naît une résistance farouche à une harmonie imposée, comme si le chaos individuel restait la dernière preuve d’humanité… Une œuvre exigeante, inconfortable parfois, mais profondément nécessaire, une invitation exigeante, presque provocatrice, qui oblige à recalibrer nos cerveaux saturés de dopamine, à accepter l’idée même de l’attente, y compris désormais de celle de la deuxième saison déjà annoncée.

Depuis 2025 | 55 min | Comédie, Drame, Science Fiction
Créée par Vince Gilligan
Avec Rhea Seehorn
Nationalité U.S.A.

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