Un mystérieux signal est lancé de l’espace. Sur Terre, dans le désert d’Arizona, des fourmis noires d’une espèce inconnue attaquent les humains. Une merveilleuse rareté signée Saul Bass.
PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR
Saul Bass a composé plus de cinquante génériques de films pour des pointures allant de sir Alfred (La mort aux trousses – il a d’ailleurs storyboardé la scène de la douche de Psychose), à Otto Preminger (Autopsie d’un meurtre), en passant par Stanley Kubrick (Spartacus et Shining), sans oublier Martin Scorsese (Casino). En 1974, on lui doit une unique réalisation : Phase 4, un film d’anticipation.
Dans le désert d’Arizona, une menace souterraine gronde. Suite à un phénomène, un savant (Nigel Davenport) et un spécialiste du langage animal (Michael Murphy) étudient le comportement des fourmis qui selon eux se révèle de plus en plus étrange. Pendant ce temps, les prédateurs les plus redoutables disparaissent. Le tour de force de Phase 4, c’est de faire croire en l’incroyable : montrer des fourmis se comporter comme des êtres humains selon des rituels et des codes hiérarchiques. Pour commencer, la bizarrerie du film réside dans son mélange des genres. Il tient à la fois de la science-fiction (menace potentielle pour la planète), l’horreur aux reflets fantastiques (l’invasion des fourmis sanguinaires) et le film de guerre (opposition farouche entre les humains et les fourmis – les humains étant assimilés à des envahisseurs).
Les fourmis sont scrutées à échelle humaine et si on y croit à ce point, c’est aussi grâce à Ken Middleham, spécialisé dans la macro-photographie, responsable de certaines fulgurances comme le cimetière des fourmis. En travaillant la montée de l’angoisse (la collaboration avec Hitchcock a certainement beaucoup servi), Saul Bass part de l’infiniment petit (une société microscopique) pour emmener vers l’infiniment grand (une résolution apocalyptique). La photo de Dick Bush joue sur une couleur jaune-orangée pour suggérer la contamination. Bass respecte comme dans ses génériques la rigueur géométrique des cadres avec une prédominance des lignes et des formes découpées venant du constructivisme russe, dans lequel il a beaucoup puisé.
Certains effets visuels renvoient à ses précédents travaux (les spirales hypnotiques de Sueurs froides). D’autres séquences marquantes évoquent le surréalisme (les fourmis qui sortent de la main convoquent Buñuel et Dali période Un chien andalou). Mais au-delà des influences picturales ou cinématographiques, on pense à la folie du projet. L’action a beau se dérouler en plein désert, on n’a jamais éprouvé un tel sentiment d’oppression.

