Voilà un film (dé)culotté, impoli jusque dans sa durée de 2h21, qui a décroché le Lion d’Or à la Mostra de Venise, glané deux Golden Globes et qui, dans le contexte des films de studio (Disney, en l’occurrence) et par ses excès, fait un bien fou à l’imaginaire, à l’audace, à la poésie et au cinéma. Pas pour tous les esprits, pas pour tous les yeux, pas irréprochable sur toute la ligne, mais pour peu que l’on cède aux joies de cette odyssée baroque et décomplexée, pas de doute: le spectacle est total.
Commençons par le commencement, par l’évidence même: Emma Stone, loin de l’univers coloré roudoudou de La La Land, est au-delà des superlatifs. Cash, elle explose les carcans hollywoodiens de la pudeur dans cette variation fantastique et baroque, empruntant aux mythes de Dracula, de Frankenstein et de Pygmalion. Elle y incarne une créature candide qui fait son éducation sentimentale et sexuelle dans un monde contrôlé par les hommes. Une chimère au corps de femme adulte, mais au cerveau de bébé, fabriqué par un obscur scientifique qui se fait appeler « Dieu », Godwin Baxter (Willem Dafoe). Baxter/Dafoe veille jalousement sur cette créature, qu’il entend élever à l’abri des passions amoureuses, dans sa vaste maison laboratoire de Londres. Quand Bella s’échappe de sa cage dorée au bras d’un homme (Mark Ruffalo) pour parcourir le monde, de Lisbonne à Paris (avec deux acteurs découverts chez Guiraudie, à savoir Damien Bonnard et Raphaël Thiery, que l’on retrouve au bordel!) en passant par Alexandrie, elle va découvrir tout en même temps, et sans aucun préjugés, le plaisir, le sexe et les sentiments.
Pauvres créatures se déroule à l’ère victorienne, celle-là même qui vit fleurir, par réaction à l’idéologie puritaine, le roman fantastique comme le dandysme. Il est fragmenté en chapitres qui sont autant d’étapes existentielles, tout en déformations physiques synchrones avec la distorsion mentale. Imperméable aux préjugés de son époque, Bella est résolue à ne rien céder sur les principes d’égalité et de libération. Le côté « Candide créature qui échappe à son créateur et qui soumet le monde à sa naïveté brute de décoffrage d’inadapté » peut évoquer aux cinéphiles les plus avides d’expériences un autre grand film étrange: Bad Boy Bubby de Rolf de Heer (1994), ce conte philosophico-cul-trash narrant l’itinéraire halluciné et hallucinant d’un enfant sauvage enfermé par sa mère pendant 35 ans. Mais Lanthimos (qui n’a peut-être jamais vu le film) a simplement trouvé toute la folie nécessaire dans le roman éponyme qu’il adapte ici: celui d’Alasdair Gray, paru en 1992, qui fait nettement plus bander du cerveau que d’ailleurs. Pour l’inspiration visuelle, il a revu les anciens films de studio gonflés, comme Les chaussons rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger, Et vogue le navire… (1983), de Federico Fellini, ou encore Dracula (1992), de Francis Ford Coppola.
« Je suis tombé amoureux du personnage principal, Bella Baxter, et j’ai tout de suite eu envie d’en faire un film », explique le réalisateur de Canine dans un entretien au Monde. « Je me suis rendu à Glasgow pour rencontrer Alasdair [l’écrivain écossais est mort en 2019]. Il m’a fait visiter le cimetière, qui joue un rôle central dans le livre, m’a montré ses fresques, ses dessins… Après avoir vu mes films, il a accepté de me céder les droits. Mais ce n’est qu’après le succès de La Favorite (2018), et avec le soutien d’Emma Stone, que j’ai réussi à en financer la production. Auparavant, personne n’était intéressé. » Preuve qu’il suffit d’y croire et d’avoir envie de raconter des histoires sans jouer le brocanteur du bizarre pour que les choses fantasmées se réalisent. Avec, en exergue, cette bonne question, justement soulevée par le cinéaste, face aux réactions extrêmes (disproportionnées) provoquées par ce film: pourquoi le moralisme contemporain s’offusque-t-il autant de la sexualité et si peu, par exemple, de la violence?
On imagine évidemment les gueules déconfites de nos amis de chez Disney devant ce film monstre qui n’a peur de rien, pas même d’une scène où un Mark Ruffalo débraillé et tout-colère (excellent) surgit pour balancer Hanna Schygulla, la si respectable beauté du diable dans Les Larmes amères de Petra von Kant, de Rainer Werner Fassbinder dans les années 70, par-dessus bord! Tel un gag insolent et à hurler de rire! Aurons-nous à nouveau un autre film monstre joueur et couturé comme celui-ci par la suite? S’agit-il du dernier de son espèce? Nul ne sait. On n’est pas obligé d’applaudir à tout (le procédé fish eye œil-de-bœuf à foison, la dernière partie est trop poussive pour conclure de façon satisfaisante), mais on en ressort avec le sentiment secouant d’avoir assisté à un bel accident. Pas du tout soulagé d’en avoir réchappé, c’est-à-dire minable, mais augmenté, c’est-à-dire vivant.



