[PAUL THOMAS ANDERSON] Mad Daddy Story

Au vu de Phantom Thread, qui traite de l’emprise d’une mère sur son fils artiste, il serait logique de se demander dans quelle mesure la propre mère de Paul Thomas Anderson a pu l’inspirer de près ou de loin, mais on manque d’éléments sur la question. Ce n’est pas le cas de son père, une semi-célébrité à la personnalité si singulière qu’elle mérite qu’on lui consacre un sujet.

PAR GÉRARD DELORME

Anderson junior adorait son père, et c’est pour lui rendre hommage qu’il a nommé sa société de production Ghoulardi film company. Ghoulardi était le nom d’artiste qu’Ernie Anderson a utilisé pendant trois ans qui ont suffi, entre 1963 et 1966, à faire de lui une gloire locale à Cleveland. Par la suite, sa notoriété a largement dépassé le périmètre de l’Ohio. Aujourd’hui encore, le personnage est célébré comme une icône pop et fait l’objet de conventions où s’échangent livres, vidéos, tee-shirts et produits dérivés. Pourtant, l’épisode Ghoulardi était juste un incident dans un parcours qui ne s’est jamais déroulé normalement.

Natif de Boston, Ernie Anderson a grandi dans le Massachusetts jusqu’à l’âge où il se destinait à faire des études de droit. Hélas pour lui, l’Amérique est entrée en guerre à ce moment, et pour éviter la conscription, qui l’aurait presque certainement amené sur le front, il s’est engagé dans la marine, où les risques étaient moindres. PT Anderson confirme que son père n’a vraisemblablement jamais combattu. Il était basé à Guam, et il a bien dû réparer quelques avions, mais il s’est surtout entraîné à jouer du saxophone, et les photos de cette époque le montrent toujours une bière à la main. Après la guerre, il a suivi des études pendant deux ans avant de faire le disc-jockey pour des radios de différents états où son anticonformisme et son franc-parler lui ont valu de se faire virer à répétition, jusqu’à ce qu’il s’installe à Cleveland où il a atterri à la télévision locale WJW. Il s’y est fait quelques amis et collaborateurs réguliers, notamment l’humoriste Tim Conway, avec lequel il présentait en semaine un programme de cinéma. Anderson faisait l’animateur, et comme ensemble ils n’avaient ni les moyens ni la notoriété pour attirer de vrais invités, Conway jouait les invités, incarnant un matador, un boxeur ou un Indien, selon l’humeur. Ils écrivaient leurs dialogues et leurs gags, mais comme Anderson avait toujours du mal à mémoriser, il a pris l’habitude d’improviser au point de devenir virtuose. Jusqu’à un jour de janvier 1963, où la direction lui a demandé de présenter un programme de films d’horreur.

C’était la mode depuis qu’à la fin des années 50, les chaînes avaient découvert un potentiel inattendu dans le catalogue inexploité de films fantastiques et de SF qu’elles pouvaient diffuser à des heures tardives. Pour emballer le produit, les chaînes avaient besoin de présentateurs. L’un des premiers à s’y essayer était Pete Myers, un DJ radiophonique autrement connu sous son nom d’artiste Mad Daddy. Révélé sur la station WHKK de Cleveland en 1957, il animait un programme non-stop de quatre heures qui mélangeait horreur, rock’n’roll et rythm’n blues. Il était réputé pour sa capacité à inventer des mots et à parler en vers. Son débit était démentiel, et il ponctuait ses interventions par des éclats de rire maniaque chargés d’écho et de réverbération. Sa popularité a connu un pic à la fin des années 50, et son fan club était présidé par un certain Erick Lee Purkhiser, plus tard connu sous le nom de Lux interior des Cramps qui lui consacrera une chanson. Myers a été sans aucun doute une grande influence pour Ghoulardi, le personnage inventé par Ernie Anderson pour présenter le Shock theater en 1963.

Tel un beatnick, il apparaît vêtu d’une blouse blanche couverte de badges, coiffé de perruques ridicules et le menton orné d’une fausse barbe. Le déguisement servait autant à attirer l’attention qu’à dissimuler l’apparence d’Anderson qui, à 39 ans, cumulait d’autres emplois et ne voulait pas être associé de trop près aux films d’horreur de série B pour les gamins.

Sa capacité d’improvisation et son débit étaient aussi énergiques qu’imprévisibles. Tel Pete Myers, il s’est inspiré des beatnicks pour inventer son propre vocabulaire, avec des expressions qui sont devenues célèbres: « Stay sick! Turn blue! » Lorsqu’il ne présentait pas des films, il se lançait dans des sketches satiriques qui visaient tout ce qui lui paraissait exagérément sérieux, prétentieux, autoritaire ou ridicule. Il avait par exemple ciblé Parma, une banlieue chic de Cleveland dont les habitants et leurs chaussettes blanches étaient un sujet récurrent de moquerie. Ghoulardi était filmé de façon aussi délirante que possible, avec des éclairages en contre-plongée pour lui donner l’air inquiétant. Jim Jarmusch, qui regardait l’émission étant gamin, en était fou. Il se rappelle que les opérateurs le filmaient dans un cercle de lumière aveuglant et inversaient la polarité pour donner aux couleurs un effet psychédélique.

Parfois, Anderson se faisait incruster pendant la diffusion du film pour faire des interventions incongrues (« Attention, voilà les crabes! »). Parfois, il trouvait le film tellement nul qu’il le faisait savoir: « Les enfants, vous perdez votre temps. Vous feriez mieux d’éteindre la télé et d’aller vous coucher! » Totalement incontrôlable et imprévisible, il adorait allumer des pétards et des feux d’artifices, sans vraiment connaître leur puissance. La direction de la télé ne cachait pas son hostilité, et guettait la première occasion pour s’en débarrasser, mais les chiffres en ont décidé autrement: en trois mois, ses indices d’écoute ont triplé, et ont fini par représenter 70% de l’audience sur cette tranche horaire. En peu de temps, le Shock theater rapportait tellement d’argent qu’il était impensable de supprimer l’émission.

Pour le public jeune, il fallait impérativement rentrer à l’heure le vendredi soir pour suivre son programme. La police a constaté que le taux de délinquance baissait de 30% aux heures où il passait. Ghoulardi est devenu une figure: il avait des tee-shirts à son effigie, et on vendait des milk shakes Ghoulardi bleus qui brillaient dans l’obscurité. Le personnage était tellement populaire qu’il a été exploité sous plusieurs formes, y compris dans l’émission pour enfants « Laurel, Hardy et Ghoulardi ».

Mais en 1966, alors qu’il était tout-puissant, Ernie Anderson a quitté brusquement Cleveland pour rejoindre son ami Tim Conway à Los Angeles sur une sérié télé. Paul Thomas Anderson raconte que son père avait toujours voulu être acteur. Mais la démarche n’a jamais abouti et il a pris un chemin différent. Anderson a fini par devenir l’une des voix les plus célèbres de la chaîne de télé ABC et l’un de ses présentateurs les mieux payés tout au long des années 70 et 80. Avec sa voix de baryton, il avait mis au point une façon unique de peser chaque mot pour convaincre de l’importance de programmes comme The love boat ou Star Trek, et de la nécessité impérieuse de les regarder.

C’est ce qui lui a permis d’acheter une grande maison à Studio city où il buvait des coups avec ses amis, tandis que le jeune Paul Thomas y grandissait en manifestant les mêmes tendances que son père à l’anti-conformisme et à la provocation.

Pour les Américains, la voix d’Ernie Anderson était célèbre, mais personne n’y avait vraiment associé de nom, alors qu’à Cleveland, Ghoulardi est toujours l’objet d’une vénération de la part des habitants qui organisent fièrement des conventions en son honneur. Sa notoriété avait beau être locale à l’époque, elle s’est répandue dans tous les États-Unis grâce à quelques natifs de l’Ohio qu’il a inspirés. Au premier rang, il y a les Cramps, qui lui ont rendu hommage en toutes occasions. Un de leurs albums est intitulé « Stay sick », et Lux interior a enregistré une émission radio où il faisait le DJ qu’il a baptisé « Purple knif show » en référence au mot inventé par ghoulardi, « fink » à l’envers.

Les Cramps ont aussi repris Surfing bird des Rivingtons, une variante de la rengaine Papa Oom Mow Mow que Ghoulardi passait en boucle sur des images d’un concours de grimaces. Beaucoup d’autres musiciens natifs de l’Ohio revendiquent l’influence de Ghoulardi: Devo, Pere Ubu, les Dead boys ou Chrissie Hynde. Un autre fan était Jim Jarmusch qui appréciait sa propension à faire exploser des trucs, et généralement son attitude anarchiste, sauvage, cool et anti-autoritaire. Jarmusch aimait aussi les musiques anti-conventionnelles que programmait Ghoulardi, comme I put a spell on you, qu’on peut entendre dans une fameuse séquence de Stranger than paradise.

Paul Thomas Anderson ne s’était jamais vraiment penché sur le passé de son père jusqu’à ce qu’ils voyagent ensemble à Cleveland. Là, dès son arrivée à l’aéroport, les habitants l’ont reconnu et approché. La légende n’était pas exagérée: il était encore vénéré pour son humour et son irrévérence. Mais Anderson junior jure que ce n’était pas exclusif à Ghoulardi: son père était comme ça dans la réalité.

Après avoir passé la majorité de sa vie à fumer, Ernie Anderson a été emporté par un cancer en 1997 à l’âge de 73 ans. La même année sortait Magnolia dans lequel le segment interprété par Jason Robards évoque clairement le combat d’un homme contre le cancer. Le film lui est dédié.

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!