Après les clips chocs pour Justice et M.I.A., Romain Gavras continue de semer la controverse avec Notre jour viendra, son premier long métrage. Rencontre.
Notre jour viendra évoque beaucoup Bertrand Blier première période et Joël Séria. Tu revendiques ?
J’ai toujours aimé le travail de ces mecs. J’adore Les galettes du Pont Aven, Comme la lune ou même Calmos. Il y a une liberté dans l’écriture qui permet de créer des ruptures de ton, d’être drôle sur des choses qui ne le sont pas. Si tu ne rigoles pas aux Galettes du Pont Aven, ça te fout un bourdon monstrueux. Ce sont des films qui me rendent fier d’être français, comme ceux réalisés par Luis Buñuel dans un registre encore plus perché.
Alors que les clips de Justice et de M.I.A. lorgnent plus vers Punishment Park, de Peter Watkins…
Carrément. Dans le clip de MIA, la référence se voit plus parce que l’action se déroule dans le désert. La caméra devient actrice et, dans Punishment Park, il y avait déjà ce principe de subjectivité. J’ai découvert ce film à l’âge de 16 ans, grâce à un pote chef-opérateur qui me l’avait passé. Le travail sur la lumière reste impressionnant. Le côté « documenteur » m’a fasciné aussi. J’ai retrouvé des articles de l’époque où les journalistes pensaient que c’était vrai. Je trouve ça fort qu’un anglais fasse ça aux Etats-Unis. Quand le clip de M.I.A. est sorti, deux trois journalistes avaient ciblé la référence alors que personne ne connaissait ce film. Je l’ai montré à mon équipe pour donner une idée du style visuel. Pas pour faire une pale copie mais pour montrer d’où venait mon idée de base. Ce n’était pas une référence cachée, je l’ai toujours assumée.
A l’époque, tu n’avais pas justifié ta démarche. Ce qui a provoqué autant d’enthousiasme que de haine.
Je l’ai fait volontairement. Chacun peut trouver le message qu’il veut dans ces clips. Et personnellement j’adore ça : tu peux, en tant que réalisateur, mettre un message ou au contraire ne rien justifier. Il n’y a aucune mission. Je trouve ça moins intéressant de justifier, même quand ça commence à monter sur des forums de discussion. J’ai des potes qui, en voyant les deux clips, étaient morts de rire de A à Z parce que c’est sur-dramatisé et ouvertement débile. D’autres y voient des choses plus profondes. Personnellement, je préfère rester en retrait de l’analyse. Surtout qu’après Stress, j’ai commencé à devenir masochistement fan des commentaires «mauvaise ambiance» sur YouTube ou Dailymotion, du genre «sa mère aurait dû avorter». Je fais une collection, du coup. Et je voulais la continuer parce qu’au fond, je crois que j’adore ça. Internet, c’est vraiment la démocratisation de la critique. Au moment du clip de Justice, tu te prends ça dans la gueule, c’est un peu violent. Mais, finalement, c’est tellement dingue que tu passes un cap et ça devient mortel. Je cherchais les plus mauvaises critiques et j’étais moins attentif aux bonnes. Je cherchais à tout prix les mecs les plus virulents, ceux qui s’énervaient le plus derrière leur ordinateur. C’est quand même assez cool de provoquer ce genre de sensations avec seulement un clip de 7 minutes.
Qu’est-ce qui justifie des réactions extrêmes?
Je ne m’attendais pas à une telle déferlante de messages provenant de gens vraiment choqués. En analysant après coup, je ne pense pas que ce soit pour la violence. Aujourd’hui, on trouve tout sur le net. Même dans les films ou à la télévision, tu assistes à des scènes plus violentes. Le fait que ce ne soit pas explicatif ni moralisateur, qu’il n’y a pas de message clair, c’est ce qui déstabilise les gens. Quand le clip de Stress est sorti, la presse de gauche m’a traité de facho et la droite sous-entendait que c’était un appel à l’anarchie. Tu te retrouves au milieu de tout ça et tu ne sais plus où te situer. Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui, la morale est partout : il y a plein de films américains que j’adore, genre les comédies avec Ben Stiller où je suis mort de rire. Je ne peux pas m’empêcher d’être frustré par les dernières vingt minutes qui me plombent tout parce qu’ils rattrapent toutes les outrances de la première partie du film au nom d’une morale.
Vu les réactions en projection de presse, l’accueil de Notre Jour Viendra promet de ne pas être tendre.
C’est un peu couru d’avance. On va encore dire que je suis misogyne ou homophobe… Pourtant, le but de Notre jour viendra n’est pas de choquer. Ceux qui attendaient le prolongement trash des clips de Justice et M.I.A. seront déçus parce qu’il n’y a pas le coup de poing dans la gueule. Je ne dis pas ça pour faire le malin, mais je vois le film comme viscéralement romantique. Très rapidement, le récit se barre dans un trip romantique hyper désespéré. Il fallait que ça se finisse comme un voyage sous acide. Il n’y a aucun but : les deux personnages principaux ne sont poursuivis par personne, ils ont juste la haine. Je trouve mille fois plus romantiques des mecs qui marchent en parallèle dans des steppes et fusionnent pour mieux se perdre que Hugh Grant libraire à Notting Hill. Pour revenir sur ce que l’on me reproche, pardon mais je trouve ces réactions très françaises. A l’étranger, les clips ont été très accueillis très différemment. Sans doute parce que c’était exotique pour eux. En France, il y a aussi le débat autour du «fils de». Ce sont des éléments qui entrent en ligne de mire où d’un coup je suis une cible plutôt cool pour les journalistes.
Tu as un problème avec l’étiquette «fils de»?
Aucun. Ça fait partie de moi. Au contraire, c’est une fierté d’être le fils de Costa Gavras. J’ai jamais vu ça comme un fardeau. Quand on faisait Kourtrajmé à l’époque avec Kim (Chapiron), le fait d’être encouragé dans un milieu artistique par ses parents, c’est super agréable. Pour la plupart de mes potes, leurs parents leur disent que c’est un métier de gitans, sans doute par protection.
Vincent Cassel soutient Kourtrajmé depuis le début et s’implique dans vos projets respectifs.
En fait, il nous a violés quand on était petits… (il se marre). On l’a rencontré, on était super jeunes et je pense qu’il aimait l’énergie que l’on dégageait. Ce qui est clair, c’est qu’il nous a vraiment soutenus. Comme Mathieu Kassovitz à l’époque qui habitait dans le même immeuble. Tu commences adolescent, en faisant des films en DV dans la rue avec tes potes ; et, puis, d’un coup, une star comme Vincent joue dans tes films. C’est sûr, ça nous propulse à un autre niveau. Sans lui, Notre jour Viendra ne se serait jamais monté.

