[NIFFF 2021] Compte-rendu chaos de cette 20e édition

Le Festival International du Film Fantastique de Neuchâtel (NIFFF) a célébré sa 20e édition du 2 au 10 juillet 2021 dans un format hybride (online et en live). 14 films en compétition, du chaos partout dans toutes les sections.

Cette 20ème édition du NIFFF (Neuchatel International Film festival) qui s’est achevée le 10 juillet dernier marquait une transition. D’abord, c’est la première année sans la directrice artistique historique Anaïs Emery, partie rejoindre le GIFF de Genève, passant du même coup le relais à Pierre-Yves Walder qui prendra ses fonctions de directeur général l’an prochain. Et puis, étant donné l’incertitude de la situation sanitaire, les organisateurs ne savaient toujours pas un mois avant, si le festival pourrait se tenir sur place. Débuté le 2 juillet, il s’est finalement déroulé dans une formule hybride, les salles étant ouvertes au public dans la limite des jauges imposées par les autorités (soit aux 2/3), la programmation étant également visible en ligne. Avec la clôture samedi 10 juillet, le bilan indiquait que le public était revenu: 28 000 spectateurs dont 2000 visionnements en ligne. Il faut dire que le cadre estival est particulièrement accueillant pour les amateurs du genre, avec ses multiples lieux de rencontres et d’échanges entre les projections, et la possibilité d’approcher directement les invités venus défendre leurs films. Cette année, ils étaient peu nombreux, circonstances obligent, mais Tim Fehlbaum (Tides), Peter Bergendy (Post mortem) et Mathieu Thuri (Méandre) étaient présents, tandis que Ben Wheatley (In the earth), Prano Bailey-Bond (Censor), et Dash Shaw (Cryptozoo) ont répondu aux questions en ligne.

La compétition était variée, mais un fil rouge particulier liait quelques-uns des films les plus notables: le thème de la nature qui nous alerte et parfois se venge, se manifestait sous des formes variées, certaines étrangement proches. Tides, du Suisse Tim Fehlbaum nous emmène dans un futur proche où la terre devenue invivable a été abandonnée par ceux qui en avaient les moyens. Installés provisoirement sur une planète éloignée, ils envisagent de revenir lorsqu’ils se rendent compte que l’atmosphère est de nouveau respirable. Le film débute avec l’arrivée sur Terre de la seule survivante d’une expédition exploratoire. Elle découvre qu’une partie des Terriens ont survécu et qu’ils se reproduisent; ce qui intéresse beaucoup les exilés dont la dernière génération est totalement stérile. Avec des allures de Waterworld, le film exploite le conflit entre survivants, mais manque de subtilité en opposant les méchants riches et les gentils pauvres. Il faut saluer la réalisation technique qui d’ailleurs été reconnue en recevant le Prix des Meilleurs Décors, ainsi que le Prix du Public.

Dans un autre registre, In the earth de Ben Wheatley s’affirme explicitement comme un film post covid avec son préambule où tout le monde porte un masque et prend des précautions devenues familières. Dans ce contexte pandémique, l’intrigue envoie un couple de scientifiques dans la forêt en quête d’une chercheuse mystérieusement disparue. Wheatley, qui a aussi écrit le script, en profite pour revisiter une veine personnelle qu’il avait un peu délaissée depuis qu’il s’est mis à adapter des livres ou à faire le mercenaire pour les studios. Ici, il revient aux expériences sensorielles, aux références à la magie, et à la touche folk horror qu’il avait réveillée avec Kill List. Parce qu’au fond de la forêt, nos scientifiques découvrent deux attitudes apparemment opposées sur la conduite à tenir face à l’épidémie, l’une délibérément naturaliste, magique et primitive, l’autre rationnelle et méthodique, mais les deux semblent pouvoir s’accorder. C’est l’occasion aussi pour Wheatley de montrer ce qu’il sait très bien faire: exprimer ce que la nature peut avoir d’hypnotique ou de terrifiant, tout en nous gratifiant de visions hallucinogènes, appuyées par des effets visuels et sonores inédits, et Clint Mansell à la BO. Le résultat est furieusement psychédélique.

Les champignons sont encore au programme de Gaia du Sud-Africain Jaco Bouwer, qui suit un couple de gardes forestiers en tournée d’inspection jusqu’au moment où l’un de leurs drones disparaît brusquement. En s’enfonçant dans la jungle pour aller le rechercher, la femme fait connaissance avec un père et son fils, le père étant un ancien scientifique en rupture de civilisation. Dans cette partie de la forêt, une sorte d’esprit maternel installé dans un arbre règne sur un éco système autonome peuplé de créatures hybrides et régulé par l’émission de spores fongiques. Le survivaliste croit avoir trouvé une façon de s’en accommoder, mais l’intrusion de la femme bouleverse l’équilibre. Bien que pas totalement inédit (le film fait penser au merveilleux Matango), le récit invite à découvrir un univers étonnant, rempli de surprises, parfois stupéfiantes.

Et il y a encore des champignons dans le très étrange et un peu inconfortable The Feast (Lee Haven Jones) qui commence comme un film d’atmosphère bizarre, avec la préparation d’un dîner familial dans une luxueuse maison de campagne du pays de Galles. Le père est un politicien qui passe son temps à Londres et qui a fait fortune en livrant sa propriété à des mercenaires miniers. Sa femme est narcissique au dernier degré, l’un de ses fils est un violeur, l’autre junkie. La jeune fille locale qui remplace la domestique habituelle se révèle bizarre, et le film démarre vraiment au moment où elle commence à mettre en place les éléments (acérés) d’un dénouement qui s’annonce sanglant. On comprend, d’après un fond de vieilles légendes, qu’une entité préside à ce qui est en train de se passer, et que cet esprit a décidé de punir cette famille de tous ses crimes envers la terre. Après avoir débuté dans le non-dit, la suggestion et les sous-entendus, le récit laisse place à des séquences de plus en plus explicites et sauvages. Les victimes sont punies par là où elles ont péché, et ça fait très mal. Le film est tourné dans un dialecte gallois en voie d’extinction, et c’est une façon d’appuyer cette histoire de revanche de la tradition sur la modernité, avec ce que ça peut avoir d’ambigu. On peut être gêné par le sort réservé au fils junkie, dont le seul crime était peut-être de vouloir fuir ses parents, mais l’entité vengeresse ne fait pas de détail. Le film a obtenu le prix de la critique, mais les discussions ont dû être animées.

Un esprit maléfique se retrouve dans Boys from county hell de l’Irlandais Chris Baugh, où de façon similaire, des bulldozers réveillent une force enterrée depuis des siècles, en l’occurrence un vampire local. Mais le scénario mélange un peu tout, la multiplication des personnages engendre la confusion, une relation père-fils est développée hors de proportion, et l’humour de taverne ne fait pas bon ménage avec l’horreur. Ce qui n’a pas empêché le film de recevoir le Méliès d’argent du meilleur film européen.

Cryptozoo de Dash Shaw est un film d’animation qui reprend un peu ces thèmes de l’opposition de la nature et de ce qu’en font les hommes avec une fiction autour de cryptides, créatures mi-hommes mi-animaux. Ils sont préservés dans un sanctuaire qui vient à être menacé, et pour le sauver, une spécialiste cherche à retrouver un spécimen volant rarissime (il a la faculté d’aspirer les cauchemars), tandis qu’un chasseur poursuit le même volatile, cette fois pour le compte de l’armée. Autant que son thème, la forme est est très particulière, avec un style polymorphe, un peu naïf, comme des dessins d’enfant, mais dans un registre totalement adulte, qui n’exclut pas les scènes de sexe explicites, et trahit un esprit libertaire propre à l’underground des années 60.

Le Narcisse du meilleur film est allé à Lapsis de Noah Hutton qui lorgne plutôt du côté de la SF sociale. On y suit le parcours d’un livreur (Dean Imperial, très bon avec ses faux airs de James Gandolfini), qui pour financer les soins de son frère atteint d’une maladie rare, travaille pour une multinationale qui a besoin de main-d’œuvre pour connecter ses serveurs. En même temps que le personnage, on découvre le fonctionnement de cette compagnie monopolistique qui exploite, sur le modèle des GAFA, une masse d’employés sous-payés, qui à leur tour commencent à s’organiser. La satire est à la fois surprenante et habile dans sa façon de soulever sans en avoir l’air de nouveaux sujets au détour des conversations. En fait, le film est assez dense pour justifier des visions répétées.

Censor de Prano Bailey Bond fait penser à St Maud, pas seulement parce que les deux films ont en commun quelques collaborateurs (dont le chef op), mais aussi un thème, celui d’une femme qui prend ses lubies pour la réalité. Le contexte est celui de l’Angleterre de Margaret Thatcher, à l’époque où les autorités avaient mis en place un comité de censure pour surveiller ce qu’ils appelaient les «video nasties», arrivés avec la déferlante de slashers dans les années 80. L’héroïne est une de ces fonctionnaires qui voit des films à longueur de journée afin de les purger de tout ce qu’elle considère comme excessif: organes génitaux, mutilations ou jets de sang. Son travail est basé sur la croyance que la représentation de choses horribles incite les spectateurs à faire la même chose, mais cette même croyance se retourne ironiquement contre elle. Prix de la Jeunesse.

Egalement en compétition, le très solide Post Mortem de Peter Bergendy raconte comment un village entier est possédé par les esprits des morts sans sépulture (lire compte rendu du BIFFF).

Flash back du Canadien Christopher MacBride part d’une idée qui aurait pu être intéressante: un jeune cadre se rappelle ses années de fac comme sous l’effet d’un retour d’acide: à cette époque, lui et ses amis prenaient une drogue appelée merc, et après une séance qui a plongé tout le monde dans la stupeur, une de leurs amies a disparu à jamais. Quelques séquences sont intrigantes, mais les efforts déployés (montage parallèle, correspondances temporelles, multiples emprunts à David Lynch) n’arrivent jamais à faire oublier que le script n’aboutit nulle part.

Knocking de la Suédoise Frida Kempf est un film à chute, genre qui se prête généralement au court métrage, ici étiré sur la durée d’un long: une femme, de retour d’un séjour dans un établissement où elle a été soignée pour ce qui ressemble à une sévère dépression, apprend à vivre seule dans son nouvel appartement, lorsqu’elle entend des bruits qui lui laissent penser que quelqu’un appelle à l’aide. Mais à force d’alerter la police et le voisinage, on la prend pour une folle. L’actrice principale est sympathique, mais le délayage est manifeste et l’inévitable révélation se fait attendre.

A signaler dans la catégorie ultra movies, The Spine Of Night, film d’animation de Philip Gelatt et Morgan Galen King, raconte en plusieurs chapitres correspondant à différentes époques, le parcours d’une plante magique qui tombe en de mauvaises mains et les efforts de sa propriétaire, une sorcière, pour la récupérer. Le film est hybride dans sa matière narrative (un mélange de contes folkloriques et d’heroic fantasy) comme dans sa forme, qui propose une esthétique ultra stylisée pour compenser une animation au rotoscope, le tout étant parsemé d’images gore qui justifient sa qualification dans la catégorie ultra.

Enfin, dans la section Films du troisième type, Marygoround de la Polonaise Daria Woszek, est une farce iconoclaste sur la virginité qui suit une quinquagénaire appelée Marie, collectionneuse d’images de la vierge, dont les médicaments prescrits pour sa ménopause provoquent chez elle des hallucinations et l’incitent à profiter des plaisirs terrestres avant qu’il ne soit trop tard. Une curiosité amusante, servie par une photo kitsch, idéale à savourer sur grand écran.

Palmares NIFFF 2021

PALMARÈS Prix H. R. Giger «Narcisse» du meilleur film (Compétition internationale) CHF 10’000 offert par la Ville de Neuchâtel LAPSIS de Noah Hutton, United States World sales: Hyde Park International (US) 

Mention : CRYPTOZOO – Dash Shaw, United States World sales : The Match Factory (DE) 

Décerné par le Jury International : Sylvie Lainé (author, FR), Mona Chollet (author and essayist, CH), Fabien Mauro (author and essayist, FR), Mathieu Turi (filmmaker, FR), Daria Woszek, (filmmaker, PL) 

Méliès d’argent du meilleur long métrage fantastique européen Nomination BOYS FROM COUNTY HELL de Chris Baugh, Ireland, United Kingdom Festival contact: Six Mile Hill Productions (NIR), Blinder Films (IRL) 

Décerné par le Jury International 

Prix NIFFF de la critique internationale Promotion THE FEAST de Lee Haven Jones, United Kingdom Distributor : Praesens-film Ag (CH) 

Décerné par le Jury NIFFF de la critique internationale : Leonhard Elias Lemke (Journalist Deadline, DE), Ard Vijn (Journalist Screen Anarchy, NL), Rául Gil (Journalist ScifiWorld, ES), Andrea Monili (Journalist Nocturno, IT), Laurent Duroche (Journalist Mad Movies, FR) 

Prix Imaging the Future du meilleur production design (Compétition Internationale) CHF 5’000.- offerts par le Centre Suisse d’Electronique et de Microtechnique (CSEM) Julian R. Wagner pour 

TIDES de Tim Fehlbaum, Switzerland, Germany Distributor : Vega Distribution (CH) 

Décerné par le Jury International 

Prix de la Jeunesse Denis-De-Rougemont (Compétition Internationale) Montre Hamilton 

CENSOR de Prano Bailey-Bond, United-Kingdom World sales : Protagonist Pictures (UK) 

Décerné par le Jury du Lycée Denis-de-Rougemont 

Prix du public pour le meilleur film asiatique (New Cinema from Asia) Honorifique OK! MADAM de Lee Cheol-ha, South Korea World sales : M-line Distribution (KR) Décerné par le public 

Prix RTS du Public (Compétition Internationale) Diffusion TIDES de Tim Fehlbaum, Switzerland, Germany Distributor : Vega Distribution (CH) Décerné par le public 

Prix H. R. Giger «Narcisse» du meilleur court métrage suisse CHF 10’000.- offerts par la SSA et SUISSIMAGE LITTLE MISS FATE de Joder von Rotz, Switzerland Production: YK Animation Studio GmbH, SRF Schweizer Radio und Fernsehen Mention : LE VIGNERON DE LA MORT, de Victor Jaquier, Switzerland Décerné par le Jury SSA/SUISSIMAGE : Kantarama Gahigiri (Director, CH/RW), Marie-Eve Hildbrand (Director, CH), Ivana Kvesic (Director, Schweizer Jugendfilmtage, CH) Méliès d’argent du meilleur court métrage fantastique européen Nomination LITTLE MISS FATE de Joder von Rotz, Switzerland Production: YK Animation Studio GmbH, SRF Schweizer Radio und Fernsehen Décerné par le Jury SSA/SUISSIMAGE Prix Taurus Studio à l’innovation (compétition de courts métrages suisses) Bon de CHF 2’000.- de post-production sonore PHLEGM de Jan-David Bolt, Switzerland Production: Zürcher Hochschule der Künste ZHdK Departement Darstellende Künste und Film Décerné par le Jury Taurus Studio : Marie Herny (Co-director, Centre de culture ABC, FR), Claude Lander (Taurus Studio Founder, CH), Stéphane Morey (General secretary, Cinéforom, CH) Prix du public du meilleur court-métrage (Swiss Shorts, International Shorts, New Shorts from Asia) Honorifique SPRÖTCH de Xavier Seron, Belgique Production : Angie Productions, Hélicotronc Décerné par le public

 

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