Tout en haut du sommet des tabous infréquentables, la nécrophilie est sans doute le seul lié intrinsèquement au fantastique et à l’horreur, l’abolition des frontières entre la vie et la mort célébrant débordements macabres et romantisme bizarre. Abordée parfois de loin, comme chez Luis Buñuel dans Belle de Jour ou Virdiana, cette déviance restera accostée prudemment même par le cinéma décadent des années 70, à l’exception du fauché-mais-pas-inintéressant Love me Deadly, le cuculte Blue Holocaust ou les nauséeux Bloodlust et Baiser Macabre. Aucun ne dépasse réellement la frontière du baiser interdit, très largement franchie en littérature dès 1972 dans Le nécrophile, chef-d’oeuvre fulgurant de la démente Gabrielle Wittkop, dont la beauté choquante n’a jamais trouvé d’équivalent à l’écran.

En 1987, un petit malin du nom de Jorg Buttgereit décide ne plus rien cacher sur le sujet. Après Hot Love, un court métrage ultra bricolé sur fond de rupture tragique et grand-guignolesque, il signe Nekromantik, toujours avec sa caméra Super 8 en main et trois francs six sous dans la poche. Le jeune homme y signe une fois de plus un film de potes plus dégueulasse que la moyenne, mais aussi plus ambitieux, décrivant la vie privée d’un couple nécrophile trouvant enfin la parfaite communion avec un cadavre dégoulinant pioché sur la route. Toisant aujourd’hui son œuvre, le réalisateur reconnaît qu’il n’était motivé que par un pur esprit de provocation (et ça se voit). Film gonflé s’il en est, véritablement répugnant, maniant (mal) les ruptures de tons et exhalant des parfums de fond de cuvette, le tout sur 1h et des poussières guidées par une réalisation amateur, un rythme aléatoire, des maquillages fragiles (la décapitation d’un gardien de cimetière qu’on croirait sortie de Bad Taste), de la cruauté animale simulée (ou pas) sans grande nécessité… On pourrait continuer à tirer sur l’ambulance si le romantisme macabre du réalisateur ne sortait indubitablement pas cette bande cracra du lot, au détour par exemple de deux scènes d’amour à la mièvrerie joyeusement déplacée, où les corps s’enlacent au ralenti entre peau morte et chair ardente. Geste lyrique et innommable, le temps d’un instant…

À l’époque, Buttgereit semblait avoir ouvert une porte de l’enfer: ses provocations ont donné des idées à une poignée de camarades, faisant bien vite de l’Allemagne l’autre pays du gore underground. Ce que prouveront Olaf Ittenbach avec Black Past ou The Burning Moon, ou encore Andreas Schnaas avec sa trilogie Violent Shit. Quant à la contamination nécrophile, elle descendra même plus bas, en Hollande par exemple avec l’excellent Necrophobia ou en Belgique avec le pestilentiel Lucker the Necrophagous, qui s’engage clairement dans une guerre de l’immonde avec le film de Buttgereit le temps d’une séquence écœurante. Le dernier plan savoureux de Nekromantik laissait quant à lui le champ libre à une suite: quelques temps après son suicide (seule manière qu’il a trouvé d’épouser la mort au sens propre et au figuré), le corps du héros est ainsi déterré par une nécrophile en herbe. Une forme de recyclage…

Entre les deux films, le mur de Berlin est tombé: poisseuse et lointaine dans le premier opus, la ville s’affiche à présent dans toute sa nudité cafardeuse. Avec plus de sous (et de savoir-faire), Buttgereit tente de s’éloigner avec Nekromantik 2 de l’amateurisme presque potache du premier pour tendre vers une forme de cinéma plus auteurisant, tantôt parodique (un cinéma projette un remake difforme de My dinner with André), tantôt pleinement assumée dans l’idée de déjouer l’attente des goreux. Les quinze premières minutes, sublimes, caressent les murs d’une nécropole avec une délicatesse morbide non feinte. Pierres rongées, soleil qui tape, pelle qui creuse, talons s’enfonçant dans la terre, insectes et transpiration… Trouvant une seconde vie dans la mort, le brave Rob du premier volet est donc repêché par une autre amatrice des plaisirs interdits, qui abandonnera vite sa tâche pour aller vivre le véritable amour avec un vivant. Mais chassez le naturel. Comme le fera Lynn Stopkewich dans Kissed (1997), l’autre grand film nécrophile, Buttgereit puise son inspiration dans le destin de l’américain Karen Greenlee, une embaumeuse nécrophile qui embrassa la mort plusieurs fois mais ne fut punie que du vol d’un corbillard! Un croquis de la déviante, qu’on croirait arraché aux divagations de l’expressionnisme allemand, orne alors le salon de l’héroïne.

Nekromantik 2, c’est un peu un roman-photo parasité par un cadavre au milieu, n’évitant pas toujours la gratuité (après le lapin écorché du premier, des stocks-shot snuffs de phoques découpés), mais fascinant dans son jusqu’au-boutisme éperdu (la qualité des maquillages, du cadavre star aux nombreux découpages, donnent de sérieux haut-le-coeur) et sa poétique de la charogne, qui trouvera son point culminant dans une séquence musicale façon piano-bar où l’héroïne se laisse aller dans un français de carnaval («La peau détruite, l’haleine pourrie font le bonheur de mes jours»). Définitivement tourné vers les comics (son fameux Captain Berlin), Jorg Buttgereit fera fusionner les deux univers le temps d’une suite dessinée en 2017: Son of Nekromantik! Brève et sans inventivité, la séquelle présente le fils de l’héroïne, dont il aura évidemment hérité de la passion mortelle. En dehors d’une chute amusante (décidément un leitmotiv), on assiste surtout à un «do it for the fan» poussif.

Réalisation: Jörg Buttgereit
Scénario: Jörg Buttgereit & Franz Rodenkirchen
Avec: Monika M., Mark Reeder
Sociétés de production: Jelinski & Buttgereit
Allemagne
Film d’épouvante
Durée: 111 minutes
Sortie: 1991

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