[LOOKING FOR LANGSTON] Isaac Julien, 1989

Éloge funèbre, fantasme politique, clubbing spectral… Il y a tout ce que l’on aime dans Looking for Langston d’Isaac Julien, film qui convoque la mémoire de Langston Hughes, poète et romancier américain. Présenté comme une « méditation » autour de cette figure et sur la Renaissance de Harlem, ce mouvement de renouveau afro-américain entre 1918 et 1930, Looking for Langston ressemble moins à un biopic qu’à un poème visuel éclaté.

L’image, en noir et blanc, emprunte aux portraits de James Van Der Zee, aux silhouettes modernistes d’Aaron Douglas, aux ombres sculptées de George Platt Lynes. Le film navigue entre fiction, archives, tableaux vivants et séquences musicales. Hughes y devient silhouette et esprit tutélaire, hantant des bals homos du Harlem enchanté, paradis en carton-pâte surveillé par un certain Jimmy Somerville. On passe d’un cabaret clandestin des années 20 (regards brûlants au-dessus des coupes de champagne, désir qui circule sans un mot) à des visions plus abstraites : corps qui se frôlent dans des paysages irréels, amants furtifs dans les ruelles, poèmes murmurés comme des incantations. Personne ne parle vraiment ; les voix sont off, graves, sensuelles, presque fantomatiques. Le désir est partout, mais toujours menacé, toujours surveillé. Looking for Langston est aussi un film sur l’étau : être noir dans un monde blanc, être gay dans un monde hétéronormé.

Dédié à l’écrivain James Baldwin, dont le travail est nommément cité, le film s’ouvre sur un enterrement, et la mort ne le quitte jamais. Impossible de ne pas penser à l’épidémie de VIH qui ravageait les communautés gays au moment du tournage. Les funérailles, filmées comme des tableaux inspirés du Harlem Book of the Dead de Van Der Zee, résonnent avec une actualité tragique : des vies jeunes et magnifiques déjà transformées en souvenirs. La figure de Langston Hughes plane au-dessus de cette procession. Était-il gay ? Ses biographes ont prudemment éludé la question. Julien, lui, travaille par affinités, par réseaux d’amitiés, par échos poétiques. Cela a suffi à déclencher l’ire des ayants droit, pas celle des amoureux et amoureuses du cinéma chaos. Ironie mordante : Hughes parle à l’écran… sans qu’on entende sa voix. Une métaphore du silence imposé. À la place, les mots du poète noir et gay Essex Hemphill prennent de l’ampleur.

Puis vient la rupture : la musique jazz glisse vers la house des années 80, le club clandestin devient piste de danse contemporaine. Les dandys en smoking se transforment en clubbers au son de Can You Party de Royal House. Le temps se plie : Hughes n’est plus seulement un homme des années 20, mais un symbole transhistorique de la survie queer noire. Jusqu’à l’assaut final : une bande d’hommes armés de matraques envahit le palais nocturne. Sauf que les corps ont disparu, évaporés dans la fumée, les paillettes et la nuit. Fantaisie ? Rêve ? Fuite ? Résistance par l’invisibilité ? Julien filme comme on se souvient d’un rêve trop beau pour être vrai. Il sauve et console.

Looking for Langston ne documente pas l’histoire : il la hante, la réinvente. Plus essai lyrique que film narratif, il rappelle que certaines histoires n’ont jamais eu droit de cité. Alors elles passent par le cinéma.

0h 47min | Biopic, Drame
De Isaac Julien | Par Isaac Julien
Avec Ben Ellison, Matthew Baidoo, Akim Mogaji

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