Plutôt qu’un récit direct, Ken Russell a choisi de présenter la vie du compositeur Franz Liszt, sa carrière musicale, ses frasques amoureuses, mais aussi son oscillation perpétuelle entre le Bien et le Mal au travers de différents tableaux chronologiques. Normal. Chaos.
Avec le succès de Tommy en 1975, l’association entre les Who et Ken Russell se révéla dès plus fructueuse: il fallait battre le fer tant qu’il était chaud et remettre ça au plus vite. Russell empoche les sous et retravaille avec Roger Daltrey pour un nouveau film musical au doux nom de Lisztomania, réussissant la gageur d’être encore plus délirant que son prédécesseur. Pete Townshend refuse poliment de s’occuper de la musique, laissant sa place à Rick Wakeman, claviériste du groupe YES qu’on retrouvera plus tard à la b.o des Jours et les nuits de China Blue (1984).
Pour Lisztomania, Russell associe avec un plaisir non dissimulé plusieurs de ses gimmicks favoris: le film musical, le biopic et, bien sûr, la démesure. Il avait, bien entendu, déjà appliqué cette addition magique pour un The Music Lovers (1970) fort agité mais cependant bien sage comparé aux débordements de Lisztomania, qui pourrait se targuer d’être le film le plus fou du réalisateur avec l’indispensable Les diables. Ainsi, les manies du musicien Frank Liszt et la passion qu’il suscitait annonçaient peut-être la folie des rock star: qu’à cela ne tienne, Russell applique cette idée dans une fable monstre qui agite les anachronismes comme un drapeau, et fait tout pour hérisser les poils des auditeurs de Radio Classique.
Dès les premières images, avec cette poitrine embrassée au rythme furieux d’un métronome, et cette poursuite entre Liszt et un mari bafoué, tout se réfère au lexique et à l’énergie du cartoon. Plus tard, on voit une cohorte d’artistes du 19ème siècle, Sand en passant par Berlioz ou Chopin, défilant comme des stars du glam-rock. Zéro limite. La Princesse Carolyne de Seint-Wittgeinstein invite le héros dans son palais de bites, héros bientôt menacé par des harpies qui en veulent à sa virilité avant de retrouver sa libido et d’afficher un sexe géant bientôt menacé par une guillotine. Pas besoin d’Acid-Queen avec Russell, les stupéfiants coulent dans chaque palpitation de ce théâtre tenant aussi bien de l’opéra que du Grand Guignol.
Introduit comme un artiste envahissant, Richard Wagner est vu comme un vampire assoiffé obsédé par une idéologie fasciste, et animant des rituels sectaires évoquant aussi bien les jeunesses hitlériennes que les pages d’un Elvifrance! Dieu nordique abruti, gretchen violées par un démon chauve, monstre de Frankenstein mitraillant une cohorte de juifs, vaisseau spatial paradisiaque: impossible d’arrêter les pulsions sauvages de Ken Russell, qui signera peu après un Valentino aussi exsangue que ce Listzomania était incontrôlable. Si la liberté semble plus grande que dans Tommy, pensé avant tout par The Who, on regrette le ratage musical de celui-ci, comme si Wakeman fut incapable de suivre ce maelstrom hallucinogène. Ballot pour un film traitant de la musique classique. Reste les images bien sûr… mais quelles images!


![[SKIN-FLICKS] Gerard Damiano, 1978](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2019/08/SKINFLICKs-1068x601.jpg)