[L’HOMME QUI VENAIT D’AILLEURS] Nicolas Roeg, 1976

Bowie au cinéma, c’est l’interprète parfait de L’homme qui venait d’ailleurs (Nicolas Roeg 1976) qui exploite à la fois sa beauté étrange et son romantisme tragique: mal adapté sur la terre, il arrive à nous faire partager son point de vue avant de trouver le moyen de s’adapter à son nouvel environnement pour le dominer. Un rôle d’extra-terrestre qui est du sur-mesure pour lui. 

En 1970, Nicolas Roeg prêtait main forte à Donald Cammell pour atomiser sur pellicule l’icône Mick Jagger dans l’ultra maudit Performance, opération suicide où la méthode Artaud se confondait à la prise de drogue et à la révolte par le queer. Forcément, réquisitionner David Bowie après ça pour L’homme qui venait d’ailleurs n’a rien d’étonnant.

Dans L’homme qui venait d’ailleurs, tourné six ans plus tard, le réalisateur de Ne vous retournez pas filme le chanteur anglais comme il aimait à se montrer: tel un alien. Venu des confins du cosmos, et bien plus discret qu’un Ziggy Stardust, cet homme tombé du ciel arpente les États-Unis pour ramener de l’eau et sauver sa planète en détresse. Point de rayons lasers ou de soucoupe ici: l’extra-terrestre dépose quelques juteux brevets, devient milliardaire et compte repartir comme il est venu. C’est sans compter sur la curiosité mortelle du gouvernement, mais aussi son amourette tumultueuse avec une serveuse et son addiction à l’alcool, précieux jus inconnu dont l’ivresse lui fait oublier l’importance de sa mission.

Bien avant que les petits hommes verts se mettent à faire rêver la planète entière sous l’ère Spielberg, Nicolas Roeg délaisse au maximum la SF et fait naître l’étrangeté de la situation par l’unique présence de David Bowie, et de sa manière de filmer le récit comme un long rêve brusque. Le chanteur se verra remercier d’amener sa contribution musicale, Roeg lui préférant une BO jukebox totalement hétéroclite, et il faut l’avouer d’une beauté assez folle, où la country se fracasse sur des nappes synthétiques, en passant par du Roy Orbison (l’incroyable scène des télés sur fond de Blue Bayou). Les narines bouchées de coke, quand il ne préparait pas son rôle pour un biopic de Buster Keaton qui n’arrivera jamais, David Bowie apporte l’énergie languissante parfaite pour ce mutant à l’allure de jeune fille: il n’en fallait pas plus.

D’une course à la vie à la mort anti-spectaculaire au possible, Nic Roeg préfère reporter toute son attention sur les scènes de sexe, toutes inventives et imprévisibles, en les dynamitant par ses fameux montages parallèles dont il avait le secret. Les trois, liant les personnages de David Bowie et Candy Clark à différents moments de leur vie, brillent d’un profond éclat: la découverte des corps comme une première fois, filmée avec une franchise sans pareil sur les émouvants violons de Stomu Yamashata; l’étreinte compliquée avec un Bowie sous son vrai jour, se superposant à des ballets liquides extra-terrestres, et surtout ses retrouvailles à coup de guns, comme s’il fallait tirer son coup pour de bon. Des instants d’une liberté et d’une sensualité intactes, irriguant un film terrible et mélancolique qui s’empare de la figure de l’ovni pour ne parler que d’une chose: d’un échec absolu et irrévocable. J.M.

Titre original: The Man Who Fell to Earth
Réalisation: Nicolas Roeg
Scénario: Paul Mayersberg, d’après Walter Tevis
Avec: David Bowie, Rip Torn
Royaume-Uni
Science-fiction
Durée: 119 min / 139 min (version longue)
Sortie: 1976

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