Mis en lumière en remportant le Léopard d’or « Cinéastes du présent » à l’édition 2025 du festival de Locarno, Hair, Paper, Water s’ouvre pourtant, à l’image de sa trop confidentielle sortie, dans l’obscurité d’une grotte. Lieu de naissance de Cao Thi Hau, la vieille dame vietnamienne que l’on prend ici pour sujet principal, c’est là surtout la prémisse d’un documentaire qui observe les instants fugaces de sa vie quotidienne, la nature qui l’entoure, et la transmission fragile de sa langue, le rục, à ses petits-enfants.
Si c’est donc bien à des images documentaires que l’on a ici affaire, difficile de ne pas questionner leur régime tant l’ancrage dans le réel s’étiole et se substitue à un sens de l’image envoûtant, si magique qu’il semble baigner dans la fiction. S’immisce là le véritable pouvoir du film, celui de témoigner de l’extraordinaire beauté des choses, y trouvant certaines des plus belles images de cinéma de l’année simplement par la monstration d’un ordinaire jamais tordu ou perturbé. Lumière et composition y sont déjà là, resplendissantes. Ne reste plus qu’à les capturer dans la matière tout aussi palpable du super 8. Hair, Paper, Water induit ainsi le fond de son geste par la pratique, trouvant dans la physicalité de sa caméra tremblotante et de sa pellicule qui saute parfois, dans la superposition de sons, et dans le caractère quasi inédit de certaines images la possibilité pour nous, spectateurices, de renouer avec un mécanisme enfantin : l’émerveillement devant les choses les plus évidentes, jusqu’à la matière. On pense, entre autres, à cette tempête de chauves-souris à la sortie d’une grotte, presque tirée d’un Batman tant elle impressionne et semble irréelle.
Discrète, la présence des cinéastes ne se fait jamais ressentir tant il s’agit de se faire oublier au profit de la matière, maîtresse en ces lieux que l’on regarde si attentivement dans les textures de peaux, plantes ou simples gouttes d’eau, que l’on y convoque les sens dans une précision rare. Jamais il n’est ainsi question d’exotisme mal placé tant l’expérience est presque scientifique, capable de tout transformer en paysage, des environnements croisés dans une balade en barque aux visages qui les regardent, tout autant lieux de beauté. Jamais l’animisme n’est donc ici une façade propice à tous les abus de langage poétiques : c’est un mode de vie complet, capable de transformer le regard pour mêler toutes les formes à l’image, comme cette roche gouttante qui paraît un sein nourricier. Introduire cette matière par le langage, c’est alors donner les clés en début de métrage pour apprécier ensuite ses fragments, à la façon d’un plaisir ASMR dont on aurait exacerbé puis dépassé le caractère instantané et volatile.
C’est tout naturellement que se construit le mystique d’un récit qui ne l’est pourtant pas vraiment, du moins en dehors de quelques écarts de montage plus ésotériques et brumeux. Refus des canons standard du grandiose, on raconte ici la simplicité des actions du quotidien, dans l’artisanat des plus âgés comme les jeux des plus jeunes, une beauté atmosphérique. Sans s’en apercevoir, les gestes se couvrent d’un nouveau sens, d’une beauté supplémentaire, de même que l’on se met au diapason de ce rythme naturel berceur. C’est finalement en revenant à la ville que la dissonance perce, les poissons vus sur les étals et les bouquets entre les mains de vendeurs semblant maintenant captifs d’un environnement cacophonique et visuellement surchargé qui fait trembler jusqu’à la caméra.
Sans s’annoncer, sinon discrètement dans son titre, Hair, Paper, Water dessine ainsi l’intoxication des cycles de la matière à l’ère moderne. Les arbres sont hachés en papier, tandis que la vieille protagoniste raconte avoir déjà vendu ses cheveux par le passé pour un peu d’argent. Sous le capitalisme, la matière se monétise et perd de son histoire, en même temps que cette langue qui s’efface. La faire subsister ici dans des termes simples, ce n’est pas l’apprendre à l’occidental, capable alors de décider de son sort, mais bien redonner du pouvoir à un regard sur le monde trop effacé. Pouvoir appréhender le monde et s’enrichir intérieurement, à l’inverse de cours d’anglais où l’on répète ici bêtement des termes vides de sens, façon d’assimiler et de s’abêtir pour s’enrichir sur le monde. La difficulté initiale à situer temporellement les images du long-métrage, que l’on avait même prises pour de la fiction, prend alors une autre tournure : tout est cycle, dans la nature comme entre cette grand-mère et son petit-fils, lorsque la parole glisse progressivement de son côté. Reste le maillon manquant, le parent absent, celui que le salariat a enlevé au monde pour le placer au travail.
Hair, Paper, Water, avant d’épouser ce cycle et de s’achever dans la même grotte qui l’avait vu naître, construit l’acte militant loin de la thèse : renouer avec la beauté de la matière, c’est déjà pousser à la sauver.
9 septembre 2026 en salle | 1h 11min | DocumentaireDe Nicolas Graux, Minh Quý Trương | Par Nicolas Graux, Minh Quý Trương |
9 septembre 2026 en salle | 1h 11min | Documentaire


