Embrayant sur ses premiers longs à la fin des années 1980, Dorota Kędzierzawska est entrée par la bonne porte… mais sans résultats : son Diably, Diably se pose gentiment à la Semaine de la critique en 1989, puis ce sont Les Corneilles qui s’attaque à la Quinzaine en 1994. Elle y rapporte la fascination d’une jeune fille pour un groupe de gitans tziganes dans le premier, et la fugue d’une autre gamine mal aimée dans le second. Un thème de prédilection qui la poursuivra (ou l’enfermera ?) durant toute sa filmographie, comme avec I Am (2005), où elle reprend un éloge de la fuite avec, cette fois, un petit garçon en tête de proue. Une chose est certaine : Les Corneilles, du haut de sa petite heure bâtarde, est son plus bel accomplissement. Et c’est à se demander vraiment pourquoi personne ne s’est intéressé à elle…
Point de véritables corbacs ici, mais une gamine d’une dizaine d’années qu’on surnomme ainsi (wrony = la corneille). Une fusée blonde impossible à tenir, mais pas la sale gosse qu’on s’imagine. Les autres enfants la rudoient, les adultes ne la comprennent pas (la vieille voisine ne lui répond pas, un touriste se moque d’elle, un pervers la poursuit) : même un chien vagabond, à qui elle offre toute sa tendresse, s’enfuira après avoir englouti sa pâtisserie. À la maison, la mère l’ignore, trop occupée à fricoter ou à travailler. La Corneille est seule, abandonnée, ne comprend pas les codes qui l’entourent ni les réactions qu’elle suscite : comme l’institutrice, incarnée fugacement par Anna Prucnal, qui l’humilie publiquement avant de lui accorder un geste – étrange – de tendresse. Puisque plus personne ne compte, parce que rien ne fonctionne, alors elle envoie tout balader. Par défi, par révolte, elle kidnappe sa petite voisine, une gamine probablement âgée de 4 ou 5 printemps : mère improvisée, elle lui donnera tout ce qu’elle n’a pas.
Le décor de la ville de Toruń, tout en pierre froide et humide, en briques imposantes, en murs défraîchis, tranche avec la candeur de ce jeu a priori enfantin, qui effraie aussi parfois tant on ne sait pas jusqu’où sa jeune héroïne ira avec sa captive, ravie, mais si fragile. On devine le travail insensé de la cinéaste pour faire fonctionner un tandem aussi délicat et simuler cet attachement instantané dont les enfants ont si bien le secret. Bientôt, la balade urbaine se mue en conte : l’héroïne entend partir aux confins du monde. Le décor se fait abstrait, la mer apparaît comme la porte de tous les possibles. Mais il faudra revenir à la réalité : la Corneille comprend que son simulacre maternel répare finalement si peu.
De ses yeux verts qui transpercent tout, la très jeune Karolina Ostrożna n’offre pas qu’un paquebot de douceur : elle a aussi la brutalité des gamins de son âge et leur tristesse insondable. Si la fin en point d’interrogation semble laisser son héroïne apaisée, toute la séquence qui la précède laisse le doute : ce long plan sur une gosse en mal d’amour, suppliant encore et encore, qui attend à en crever… Nul doute que, malgré son oubli, Wrony est bel et bien l’un des plus beaux films jamais tournés sur l’enfance.


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