« Les bêtes du sud sauvage »

Présenté en compétition au Festival de Deauville, ovationné à Cannes et célébré par Obama en personne, « Les bêtes du sud sauvage », de Behn Zeitlin, devrait faire l’unanimité. Le jury pourrait lui attribuer le Grand Prix.

Comme « Take Shelter », de Jeff Nichols, qui avait remporté le Grand Prix du Festival du cinéma américain de Deauville l’an dernier, « Les bêtes du sud sauvage » fait partie des dernières sensations du cinéma indépendant américain.

L’histoire ? La vie d’une petite fille est radicalement transformée quand son père est victime d’une étrange maladie, alors même que le monde subit un déclin brutal. La hausse des températures entraîne une montée des eaux et libère des créatures préhistoriques. L’enfant décide alors de partir à la recherche de sa mère.

Le réalisateur Behn Zeitlin a seulement trente ans, il frappe un grand coup avec ce premier long métrage impressionnant. S’il surprend, c’est en premier lieu pour sa capacité à faire et à donner beaucoup avec trois fois rien. Le budget est dérisoire mais la créativité et le talent, indéniables, ont tout autorisé.

Le projet est né de l’amour de Zeitlin pour la Louisiane qu’il a découvert il y a six ans. L’action se déroule dans un bidonville en autarcie dans le Bayou, détruit par les tempêtes et les inondations. Ce climat post-apocalyptique n’est pas sans évoquer l’ouragan Katrina ayant ravagé le sud des Etats-Unis en 2005. Là-bas, une petite fille vit avec son père, un homme violent et perturbé depuis que sa femme est partie. Ce dernier veut en faire un caïd qui ne doit pas se laisser submerger par la peur. Ça, c’est pour la partie réaliste, presque documentaire.

A cela s’ajoute la dimension fantastique du conte philosophique, représentant littéralement le monde imaginaire de l’enfant, confondant mythologie et réalité, persuadée que les catastrophes ont été provoquées par la fonte des neiges. D’un univers de misère, elle crée un univers féérique, presque rassurant : l’équilibre entre les forces de la nature s’en trouve bouleversé, des miracles sont possibles et des monstres préhistoriques hantent les lieux. A bien des égards, elle ressemble comme deux gouttes d’eau à une héroïne des films d’animation de Hayao Miyazaki. Elle en possède les qualités (cœur pur, vaillance, refus de l’apitoiement). Formidablement dirigée, l’actrice Quvenzhané Wallis apporte une dimension adéquate à un personnage hors-normes dont l’énergie débordante se communique à tous les aspects du film.

Beau comme un dessin animé de Miyazaki

On ne trouve pas si souvent une telle combinaison de qualités dans un premier film : sujet original, impressionnante maîtrise technique, excellente direction d’acteurs. Mais la qualité majeure du réalisateur Behn Zeitlin, c’est son indépendance qui se manifeste dans le refus (presque constant) de se conformer aux opinions toutes faites et dans la volonté de proposer de véritables trouvailles avec un sens du pittoresque et de la légende (la manière dont le père parle de son épouse à sa fille).

L’approche animiste se situe aux antipodes de la pensée cartésienne, notamment dans son refus du manichéisme : il souligne la nécessité d’entraide et de solidarité, invite à prendre conscience de l’espace et du temps et rappelle que nous sommes responsables de la façon dont nous modifions notre environnement.

Quelques coquilles esthétisantes (voix-off un peu poéteuse, surmoi Malick, omniprésence de la musique) ont beau noircir le tableau, l’enthousiasme, l’émotion et le lyrisme dévastent tout, comme une bourrasque. Un mixte de chichis et de grâce qui laisse coi.

Grâce à cette énergie contagieuse, à cette croyance sincère en ce qu’il raconte, à ce torrent d’impressions subjectives (l’euphorie, l’ivresse, l’hallucination ou le rêve), « Les bêtes du sud sauvage » s’annonce d’ores et déjà comme le petit film parti de nulle part et qui, à l’arrivée, a tout d’un grand. Grand prix ? Grand prix. Pour sûr. Avant les Oscars.

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!