Le top 5 chaos de Corentin Destefanis Dupin

[FOX POPULI] Tout le monde peut publier son top 5 sur Chaos Reigns! Vous aussi, donnez vos 5 films chaos préférés au monde pour donner envie de (re)découvrir des chefs-d’œuvre. Sortez vos plus belles plumes, on a tous hâte de vous lire. En attendant, voici le top de Corentin Destefanis Dupin. Sous vos applaudissements.

Aguirre de Werner Herzog (1972)
«Le choc fondateur de ma cinéphilie. Avec un impératif en héritage : filmer le monde ne suffit pas, il faut d’abord le (re)créer. Il y a d’abord cette jungle terrifiante, lieu du crime organisé, au silence assourdissant et à la menace invisible : le lieu de tous les possibles, hors du royaume divin, car vidé des derniers reliquats de la civilisation. On est peut-être sur Terre, mais c’est déjà une autre planète. Je reste hanté par ces visages si humains, filmés en plans très rapprochés et en courte focale, rongés par l’inquiétude, la fatigue nerveuse, l’impuissance face à un monde infiniment étendu et difficilement palpable. Dans cette terra incognita, Herzog installe Kinski en nouveau Métatron, fossoyeur de l’ancien monde. Seul sur son radeau, Aguirre est une arche de Noé pour une humanité naufragée, dégénérée, où l’ordre naturel est très vite oublié sur la rive pour faire place à un cosmos agencé par le délire poétique et programmatique du félon. Il fait de sa fille Florès la dernière femme du monde et la première mère d’une nouvelle race engendrée à partir de lui, à son image. Dans le dernier plan du film, la caméra prend enfin de la hauteur, contemple l’astre solaire et dans un mouvement de filiation vient chercher Aguirre délirant, avant de l’entourer en cercles fascinés, wheel of time et roue du cosmos relancées. Aguirre s’est finalement élevé au niveau d’un dieu, en créant un monde à partir du seul langage. Absolu et terrifiant.»

Iron Maiden de Virgile Vernier (2015)
«Là-aussi, déconstruction et réassemblage. On se sent comme un archéologue des temps futurs tombant sur les fragments d’une humanité oubliée.
Premier mouvement: Un film pornographique, à la limite de l’amateurisme, comme il doit en exister des milliers.
Deux jeunes filles russes, poussées par l’ennui, déambulent dans la ville et cherchent à l’unisson un frisson érotique : on se croirait dans Mercuriales. Elles finissent par trouver un garçon. Un drap blanc est étalé dans une clairière, on entend les oiseaux.
Ils font l’amour. Le regard de Vernier les sauve de tout ridicule, de toute vulgarité. Ces jeunes gens sont beaux, et ils ont raison de s’aimer.
Et puis soudain le monde se rappelle à eux, à nous. On entend des coups de feu.
Deuxième mouvement : Une vidéo tournée sur smartphone, comme il doit en exister des milliers. Des hommes, des centaines d’hommes, et aussi des enfants. Ils sont armés et tirent joyeusement des rafales vers le ciel. On se souvient des jeunes gens, du sexe et de la forêt : la juxtaposition de ces deux régimes d’images dans le même monde ne fait absolument aucun sens.
Troisième mouvement : Une femme chante, je ne comprends pas ce qu’elle essaye de me dire mais je trouve cela sublime. Elle semble pouvoir endosser toutes les peines du monde et des chœurs d’enfants l’accompagnent, sauvages et innocents.
Iron Maiden est une opération d’alchimiste où par le seul biais du montage, les objets du réel – banals et fatigués – retrouvent leur noblesse et leur subversion originelles.
Vite, Sophia Antipolis

Spetters de Paul Verhoeven (1980)
«Là aussi, rythme ternaire. Coup de foudre pour ce film en moins de trois minutes, exactement comme on tombe amoureux d’une personne, sans trop comprendre pourquoi.
Trois minutes de folie pure, au son d’une musique électronique tout droit venue du futur, étincelante ritournelle agençant les possibles, inspiratrice croissante d’une tombée dans le divin. Tout le film est contenu dans ces trois premières minutes : l’envie dévorante de liberté, l’énergie animale et destructrice de la jeunesse, le mélange du sublime et du vulgaire, la moto comme terrible et sensuel instrument du destin.»

Karima de Clarisse Hahn (2003)
«Film dont j’ai très peu de souvenirs nets, clairs, précis – sûrement les ai-je en grande partie refoulés. Je me souviens avant tout de l’étroitesse des rangées du cinéma l’Archipel, du silence pesant et de la chaleur infernale (on était en février) de la salle. Mais le souvenir le plus vivace est ce soulagement infini ressenti à l’issue de la projection.
Soulagement de savoir qu’il y avait des êtres suffisamment courageux pour assumer tous leurs désirs, pour explorer leur sexualité loin de la culpabilité et de la morale, pour se mettre à nu totalement et confier à l’autre leur intimité la plus précieuse. Soulagement d’apprendre qu’il y avait des cinéastes comme Clarisse Hahn pour les filmer et les révéler au monde.
Domination, soumission, humiliation, fétichisme, déviances, perversions, peu importe : juste des corps qui se touchent, juste des êtres qui vont vers l’autre.
Comme tous les grands documentaires, Karima apprend à mieux regarder. Il apprend aussi à mieux aimer, je crois.»

Leviathan de Lucien Castaing-Taylor & Verena Paravel (2012)
«Le film-monstre, le film-cauchemar.
«Achab ne pense jamais, il ne fait que sentir, sentir. Et c’est assez pour l’Homme». C’en est assez aussi pour le spectateur.
Chaos créateur, Leviathan contient en lui toutes les formes possibles du cinéma. C’est tout à la fois un être organique et numérique, un magma informe où se mélangent la terre, la mer et les cieux, une entreprise scientifique digne de Muybridge et la plus belle adaptation possible d’un roman de Melville.
Universel et viscéral, le cinéma dans son expression la plus totale et radicale. Faites que le futur soit rempli de films pareils.»

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