[VOX POPULI] « Le mal n’existe pas » de Ryusuke Hamaguchi: « Dans ce film, le mal n’existe pas et les méchants non plus »

Floriane Lopez, docteure en esthétique du cinéma, revient pour Chaos sur le film Le mal n’existe pas de Ryusuke Hamaguchi qui l’a bouleversée, mettant notamment des mots sur la conclusion si déroutante. Pour envoyer vos tops, lettres, critiques etc., une seule adresse: redaction@chaosreign.fr

[Texte à lire uniquement après avoir vu le film] «La vie paisible des habitants de Mizubiki est perturbée lorsque Playmode, une agence spécialisée en évènementiel, cherche à implanter un «glamping», parenthèse glamour à destination des citadins fatigués qui viendront se ressourcer au cœur de la forêt.

Dans les derniers plans du film, Takumi, le personnage principal, disparaît, avalé par le brouillard, comme une métaphore d’un parti-pris assumé du réalisateur. La vie et, avec elle, la mort continuent sans grands discours, comme elles l’ont toujours fait, sans se soucier des histoires des hommes. Dans une entrevue accordée au Point, Ryūsuke Hamaguchi observe: «Il nous est impossible de tout expliquer dans la vie et je crois qu’il doit en être de même dans certaines œuvres. En tout cas, dans ce film, certains éléments échappent à l’intellect, ils sont de l’ordre purement de l’émotion. La fin m’est venue de cette façon, je ne peux pas l’expliquer autrement». À l’instar de son protagoniste, le réalisateur japonais fait l’économie du logos, à la fois langage et logique, pour nous inviter à une expérience esthétique: il s’agit de sentir pour laisser éclore des sens nécessairement équivoques. Le titre lui-même lance un défi à l’interprétation. Le mal n’existe pas. Vraiment?

Et pourtant le village d’Mizubiki, les cerfs de la forêt, les pins aux écorces rouges et les mélèzes aux écorces noires, le ginseng de Sibérie avec ses épines dérisoires et le cerisier sauvage sont tous voués à mourir à cause de la cupidité des hommes. Lors de la réunion d’information, le maire du village prévient les représentants de Playmode: comme l’eau s’écoule toujours du haut vers le bas, ceux qui décident en amont doivent agir de manière raisonnable, car leurs actes bouleverseront ceux qui vivent en aval. Simple rapport de causalité. Le mal, donc, n’existe pas. Le mot est un verdict inventé par l’homme qui a fait le pari de la liberté et d’une autre voie possible. Or, tout, dans la nature, est enfant de nécessité, y compris peut-être le projet «glamping» qui viendra pourtant sonner le glas d’un équilibre fragile.

Les rares plans sur Tokyo donnent une clé d’interprétation: la ville est saturée de couleurs, suffocante de lumières, de fureurs et de vacarmes, elle est un décor de carte postale et, comme les bêtes sauvages s’aventurent à la périphérie des villes lorsque l’eau vient à manquer sur leurs terres, les hommes cherchent à s’évader des lieux qu’ils ont eux-mêmes rendus inhabitables. Prisonnier d’un regard qui transforme la nature en environnement, l’homme d’aujourd’hui cherche un ailleurs qui ne porterait pas encore sa trace. Ainsi, lorsque Takumi fait observer à Mayuzumi, jeune employée chez Playmode, que le glamping sera situé sur le chemin des cerfs, elle y voit un argument marketing: les citadins seront ravis de voir – sans doute pour la première fois– des animaux sauvages. Tout semble sali par le passage des hommes : la forêt deviendra parc d’attraction, le cerf se substituant à Bambi, l’eau ne servira plus à cuisiner les udons dans le restaurant du village, mais charriera bientôt les eaux usées des fosses septiques trop petites, l’air sera lourd des vapeurs chimiques de barbecue et des incendies qui embraseront inévitablement la forêt. Dans un système faisant de l’argent la valeur suprême, il s’agit de faire des profits, au détriment du plus essentiel, au détriment des vies élémentaires et plurielles qui fourmillent dans la forêt de Mizubiki.

Dans le film de Ryūsuke Hamaguchi, le mal n’existe pas et les méchants non plus. Le PDG de Playmode n’est que la marionnette désincarnée d’un capitalisme débridé, il n’apparaît que par fragment sur un écran d’ordinateur. Takahashi, son employé, ne trouve plus de sens à sa vie et rêve d’évasion lui aussi, envisageant de devenir gardien du «glamping». Ainsi, lorsqu’il parvient à couper du bois, il s’exclame «ça fait un bien fou!» Il n’a rien fait de bien extraordinaire et d’ailleurs, sans les conseils lapidaires de Takumi, il n’aurait rien fait du tout. Et pourtant, son geste est un triomphe sur la matière. Aux antipodes des graphiques réduisant la forêt à un rectangle ridiculement petit et à quelques figures géométriques, ce geste est une rencontre avec la nature dans toute sa profondeur ontologique, elle lui procure l’ivresse de la puissance. À travers ce geste toujours à refaire, il découvre la résistance du bois sous son coup de hache. La vie de la forêt ne se réduit pas à la vision anthropomorphique d’un dessin animé.

Dans le film de Ryūsuke Hamaguchi, les cerfs ne parlent pas, ils ne racontent pas de secrets ni ne jouent avec les enfants et si, pendant quelques minutes au cours du film, ils tolèrent la proximité de Hana, la fille du protagoniste, c’est que toute sa présence se condense en un regard qui jamais ne franchit la frontière de leur territoire. Le mal n’existe pas et la mort est inéluctable dans un système parvenu à son point d’anéantissement. Ignorante des arbres et de leurs armes secrètes, l’employée de Playmode se blesse dans la forêt et l’infime larme de sang accroché à une épine laisse présager la fin. Des chasseurs ont touché un cerf – cette bête si craintive qu’elle n’approche jamais l’homme et ne l’attaque que si elle est menacée. Dans la clarté brumeuse de l’aube, le cerf a été abattu. En mourant, il a emporté une autre vie avec lui, celle d’Hana dont il ne reste plus que la frêle silhouette dans les bras de son père et une minuscule goutte de sang au-dessous de la narine.» F.L.

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