Défonces, soupirs et remords sous le ciel du Mexique : Luca Guadagnino adapte William Burroughs dans cet exercice périlleux d’adaptation où les clins d’œil virevoltent. Voici un vivier de grands (ou petits films) à voir avant, après ou même pendant Queer.
Le sang du poète (Jean Cocteau, 1932)
On n’aurait pas misé grand-chose sur un parallèle Burroughs/Cocteau, mais Guadagnino, visiblement très motivé à réveiller les grands esprits homosexuels, y va sans détours. Lee et son amant se rendent justement au cinéma pour y regarder le classique surréaliste du poète français. Pour ses scènes oniriques, le cinéaste italien reprend de nombreux éléments du puzzle onirique fabriqué par Cocteau, y bricolant un pont vers l’écrivain américain, tant sa quête mortifère que la représentation de ses tourments. De l’opium à l’héro…
Cet obscur objet du désir (Luis Buñuel, 1976)
Ce vieux grigou de Fernando Rey, figure tutélaire de la dernière ligne droite de Luis Buñuel, court le monde dans l’espoir d’attraper Conchita, la femme aux deux visages. Pas d’hommes qui aiment les hommes ici, mais son jeu du chat et de la souris dans un décor de carte postale en flamme, son objet du désir opaque et résistant, l’opposition du vieux faune et d’une jeunesse ardente… Possible que la frustration buñuelienne est gardée un pied dans Queer, jusque dans la vision de cette main tendue somme toute interdite qui rappelle diablement les douces impossibilités du réalisateur de L’âge d’or.
Querelle (Rainer Werner Fassbinder, 1982)
L’acidité des rapports entre hommes et la beauté teintée de crudité : Fassbinder retrouvait dans Genet ce qui hantait déjà son cinéma. Et en signe d’autant plus une adaptation parfaite. Guadagnino emballe les deux maîtres dans sa besace, et en garde la même sensitivité souillée. Même le Mexique de studio, avec ses maquettes façon livre pop-up et sa matière de carte postale, évoque ce que faisait Fassbinder de Brest.
Le festin nu (David Cronenberg, 1991)
L’évidence. À l’époque, Cronenberg fut assez fou pour entreprendre le texte inadaptable de Burroughs : trois décennies plus tard, seul Guadagnino s’y risquera à nouveau. Le réalisateur de La mouche trouvait dans les errances hallucinogènes et humanoïdes de l’écrivain une correspondance avec ses obsessions mutantes. Filmant dans le plus grand calme des jaillissements absurdes inoubliables (la machine à écrire mi-cafard mi-anus, la scolopendre sodomite…), il y relève un défi hors commun. En bon héritier, Guadagnino n’hésitera pas faire du pied à son prédécesseur, des insectes fugaces à la scène de trip fondante tellement « nouvelle chair ».
Kill your darlings (John Krokidas, 2013)
La seule pub dont a bénéficié ce film méconnu et ambitieux, c’est sans aucun doute sa très fugace scène de sexe gay mettant en scène Daniel Harry Potter Radcliffe. Si personne n’a parlé du reste, c’est qu’il y avait probablement une bonne raison. Retraçant la rencontre des membres les plus imminents de la Beat Generation (dont Burroughs, incarné par Ben Foster) et du meurtre qui les liera, Kill your darlings a le casting qu’il faut jusque dans ses seconds rôles (on y trouve même Jennifer Jason Leigh, folle évidemment) mais pas le bon cinéaste, livrant ici un métrage purement figuratif et sans éclat. Sans aucun doute, la preuve qu’un personnage comme Guadagnino a su faire toute la différence sur le même terrain…



