Sebastiane, Jubilee, La Tempête, The Last of England et War Requiem : une mini-rétrospective consacrée à Derek Jarman, en salles ce mercredi 17 juin, réunit cinq films emblématiques qui illustrent la richesse et la singularité d’un cinéaste majeur du cinéma britannique. Artiste engagé et figure de la contre-culture opposée au thatchérisme, Jarman a façonné une œuvre profondément personnelle, nourrie d’une identité anglaise forte et d’une liberté créative hors des circuits traditionnels. Admirateur de Derek Jarman, le réalisateur Antony Hickling nous en parle.
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« Ma découverte de Derek Jarman s’est faite à la fac, à l’université de Manchester, il y a très longtemps maintenant. À l’époque, je vivais dans une maison avec trois plasticiens. On faisait des performances et des choses complètement barges ; c’était une période formidable. Un jour, je suis entré dans le salon de cette grande maison. Il n’y avait personne, mais quelqu’un avait lancé un film de Jarman à la télévision. Je ne connaissais pas du tout son travail. J’ai vu ces images et, bam, ça a été une véritable révélation, un « aha moment ». Je suis resté regarder le film. D’ailleurs, je ne sais toujours pas qui l’avait mis ce jour-là. C’est comme ça que tout a commencé. À la fac, nous avions ensuite un travail à rendre sur le contre-naturalisme. J’ai décidé de réaliser une performance inspirée du travail de Jarman. Je me suis mis à filmer les spots de drague de Stockport et de Manchester : les hommes qui y faisaient des rencontres, les graffitis, toute cette atmosphère. C’était mon premier film. D’ailleurs, on en retrouve des extraits dans mon film Frig. Je m’y mettais en scène déguisé en Vierge Marie, dans une sorte de performance filmée. Par la suite, j’ai écrit un mémoire sur Jarman. Je me suis vraiment plongé dans son œuvre : j’ai vu tous ses films et je suis devenu un véritable admirateur. Puis je suis arrivé à Paris, où j’ai poursuivi mes recherches sur le cinéma queer et, bien sûr, sur Jarman. J’ai continué à faire des performances, à les filmer, et ces performances sont progressivement devenues des films. Finalement, c’est vraiment grâce à Derek Jarman que j’ai commencé à faire du cinéma. Même si mon travail m’a ensuite mené ailleurs, c’est à lui que je dois mes débuts de cinéaste. Alors, merci Jarman. »
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« Sebastiane, sorti en 1976, est le premier long métrage de Derek Jarman. Bien sûr, il avait déjà réalisé plusieurs courts métrages auparavant, mais c’est véritablement avec ce film qu’il fait son entrée dans le long format. Le film est entièrement tourné en latin, ce qui crée d’emblée une certaine distance et inscrit l’histoire dans une temporalité singulière. C’est aussi une œuvre particulièrement audacieuse. Sebastiane est le premier film britannique à montrer un sexe masculin en érection à l’écran. C’était, d’une certaine manière, un acte de résistance, mais aussi une façon d’offrir un espace où le désir masculin pouvait pleinement exister. Le film est principalement tourné en 16 mm, ce qui lui confère cette texture granuleuse, presque sensuelle. Jarman y glisse également des images en Super 8, comme il le fera dans une grande partie de son œuvre, apportant à l’ensemble une dimension charnelle et profondément visuelle. On y retrouve des artistes comme Barney James ou Neil Kennedy, issus des milieux du théâtre expérimental, un univers qui correspond parfaitement à la sensibilité de Jarman. Et puis, bien sûr, il y a cette magnifique séquence d’ouverture avec Lindsey Kemp, vêtu de blanc. Jarman a beaucoup travaillé avec lui ; il fut également le mentor de David Bowie et de nombreux autres artistes. Revoir Sebastiane aujourd’hui, c’est redécouvrir un film pionnier, sensuel et politique, qui a influencé toute une génération d’artistes queer, dont je fais partie. »
@chaosreignfr« Le premier film punk de l’histoire » : « Jubilee » de Derek Jarman décrypté par Antony Hickling. Le long-métrage de Derek Jarman réalisé en 1978, ressort en salles à l’occasion d’une rétrospective consacrée au cinéaste britannique le 17 juin 2026.♬ son original – CHAOS
« Jubilee, sorti en 1978, est souvent considéré comme le premier film punk de l’histoire du cinéma. Derek Jarman y projette Élisabeth Ire dans un futur dystopique où Londres est en ruines, dominée par une jeunesse anarchique. On y suit Crabs, Mad, Amyl Nitrate ou encore Bod, des figures punk qui évoluent entre squats, violences gratuites et provocations politiques. Le casting est absolument fascinant. On y retrouve Jordan, icône de la boutique SEX de Vivienne Westwood. Toyah Willcox, future star du rock britannique, y tient l’un de ses premiers rôles. Et puis il y a le superbe Adam Ant, avant son explosion musicale, qui incarne Kid, manipulé par un impresario cynique prêt à transformer la rébellion punk en produit commercial. Jenny Runacre est remarquable dans le rôle de la productrice Borgia Ginz, tandis que The Incredible Orlando compose un personnage grotesque et décadent, ponctué d’un rire démoniaque inoubliable. Le film capture littéralement les visages, les corps et l’énergie brute du punk au moment même où le mouvement est en train de se fabriquer. Tourné en 16 mm, il possède cette texture granuleuse, brute et sale qui colle parfaitement à son sujet. Jarman y insère également des images en Super 8, créant ce collage visuel devenu l’une des signatures de son cinéma. Petit détail devenu culte : lors des premières projections, certains punks ont hué le film en criant : « This ain’t punk! » (« Ce n’est pas punk ! »). Même Vivienne Westwood aurait pris ses distances avec cette vision du mouvement. Pourtant, c’est précisément pour cela que Jubilee demeure un film profondément anarchique : queer, anti-establishment et volontairement chaotique. Plus qu’un simple témoignage sur les années 1970, c’est une véritable autopsie culturelle d’une époque — un film qui, aujourd’hui encore, continue de brûler. »
@chaosreignfr « War Requiem » de Derek Jarman : présentation par le réalisateur Antony Hickling Le réalisateur Antony Hickling parle dans la ChaosTV de « War Requiem », de Derek Jarman réalisé en 1989, qui ressort en salles à l’occasion d’une rétrospective consacrée au cinéaste britannique le 17 juin 2026 #DerekJarman ♬ son original – CHAOS
« War Requiem, sorti en 1989, est sans doute l’un des films les plus singuliers de Derek Jarman. C’est une œuvre sans dialogues, entièrement portée par la musique de Benjamin Britten et les poèmes de Wilfred Owen. Le film suit les souvenirs d’un vieux soldat, interprété par Laurence Olivier dans ce qui sera sa dernière apparition à l’écran. Rien que sa présence confère au film une dimension presque testamentaire. Le casting est exceptionnel. On y découvre une jeune Tilda Swinton dans l’un de ses rôles les plus marquants. Elle incarne une infirmière, figure de compassion au milieu du chaos. Nathaniel Parker prête ses traits à Wilfred Owen, jeune soldat sensible et poète, tandis que Nigel Terry apporte au film une présence physique et théâtrale saisissante. Visuellement, War Requiem est un véritable poème. Jarman tourne en 35 mm, mais y intègre également des images en Super 8, des archives militaires, des tableaux stylisés et des visions allégoriques. Le film mêle ainsi les formats et les textures, comme les fragments d’une mémoire brisée. Il faut rappeler que Jarman n’avait pas le droit de modifier la partition de Britten : il ne pouvait ni couper la musique, ni la réarranger. Cette contrainte devient finalement l’une des grandes forces du film, entièrement construit autour de cette œuvre musicale. C’est un film où l’image devient prière, où chaque plan prend la forme d’un tableau. Wilfred Owen en devient la figure centrale, et le film tout entier résonne comme un cri contre l’absurdité de la guerre. War Requiem est un poème pacifiste, un geste artistique total qui continue de résonner aujourd’hui, peut-être plus que jamais, avec une force profondément bouleversante. »
@chaosreignfr Le réalisateur Antony Hickling nous parle de « La tempête », de Derek Jarman réalisé en 1979, qui ressort en salles à l’occasion d’une rétrospective consacrée au cinéaste britannique le 17 juin 2026 #DerekJarman ♬ son original – CHAOS
« The Tempest, sorti en 1979, n’est pas une adaptation fidèle de Shakespeare. Derek Jarman ne cherche pas à illustrer la pièce : il l’invoque. Il la transforme en un rêve gothique et sensuel, où Prospero et Miranda évoluent dans un décor baroque et décadent. Chaque scène ressemble à un rituel, à une vision. Ce qui est passionnant, bien sûr, c’est le casting. Prospero est interprété par Heathcote Williams, poète et figure radicale de la contre-culture britannique. La lumineuse Miranda est incarnée par Toyah Willcox, déjà présente dans Jubilee, dont l’énergie punk apporte une dimension totalement inattendue au personnage. Et surtout, il y a Ariel, interprété par Karl Johnson, dans une performance d’une ambiguïté troublante qui demeure l’un des gestes les plus marquants du cinéma britannique de cette époque. Côté image, Jarman tourne en 16 mm, offrant au film cette texture granuleuse, presque poussiéreuse, qui épouse parfaitement l’atmosphère du manoir en ruine. Comme souvent dans son œuvre, il y glisse des images en Super 8, renforçant la dimension de rêve, de souvenir et d’hallucination. La caméra elle-même semble devenir un esprit. Le film s’achève sur un moment devenu culte : Elizabeth Welch interprétant Stormy Weather. Une scène suspendue, camp et sublime, où le cabaret rencontre la mélancolie. The Tempest, c’est Shakespeare réinventé par un regard queer dans un manoir en ruine. Un film qui ressemble à un rêve fiévreux, un magnifique acte de sabotage poétique. »
@chaosreignfr Le réalisateur Antony Hickling parle dans la ChaosTV de « The Last of England », de Derek Jarman réalisé en 1987, qui ressort en salles à l’occasion d’une rétrospective consacrée au cinéaste britannique le 17 juin 2026.#DerekJarman #film #cinema ♬ son original – CHAOS
« The Last of England, sorti en 1987, est un véritable film-poème, un cri de rage adressé à l’Angleterre de Margaret Thatcher. Jarman y assemble un collage d’images en Super 8 : visions apocalyptiques, souvenirs d’enfance et performances stylisées se mêlent pour composer le portrait d’un pays en ruine, ravagé par la violence sociale, la répression politique et la perte d’une identité culturelle. Le film est traversé par le climat de peur et d’hostilité qui marque alors le Royaume-Uni, à la veille de l’adoption de la Section 28, cette loi homophobe qui interdira toute représentation positive de l’homosexualité dans les institutions publiques. Cette atmosphère de répression, de colère et d’inquiétude imprègne chaque image. Le casting est essentiel. La magnifique Tilda Swinton, encore au début de sa carrière, porte le film et devient ici la muse absolue de Derek Jarman. Sa performance, à la fois physique et instinctive, prend une dimension presque chamanique. Visuellement, The Last of England est construit comme un journal filmé. Jarman tourne presque entièrement en Super 8, un format intime, granuleux et vibrant. Il y mêle également des fragments en 16 mm, des archives, des ralentis et des surimpressions. La caméra est nerveuse, instinctive, parfois violente, parfois méditative. C’est un film où la forme est le message, un véritable cri visuel. The Last of England est un geste artistique brut : à la fois manifeste politique et œuvre profondément intime, une expérience sensorielle qui se reçoit comme une élégie, un chant funèbre adressé à un pays que Jarman voit disparaître sous ses yeux. »



