Réalisé en 1994 par Ryū Murakami, célèbre auteur japonais (il a notamment écrit Audition, adapté au cinéma par Takashi Miike en 1999), Tokyo Decadence nous plonge en immersion dans le Tokyo des années 90, où une jeune femme prénommée Ai (愛, littéralement « amour » en japonais) exerce le métier d’escort girl pour des gangsters et des hommes riches ayant des fantasmes plutôt extrêmes. Ai n’est pas forcément très à l’aise avec cette profession, car elle est de nature timide et réservée.
Au début du film, la jeune femme consulte une diseuse de bonne aventure (incarnée par Yayoi Kusama, grande artiste japonaise), qui lui donne trois conseils, dont l’un semble être le plus important : porter une bague ornée d’une pierre rose. Notons qu’en version originale, le film a pour titre Topaz, en référence à la nouvelle dont il est adapté (écrite par le réalisateur lui-même). La jeune femme s’empresse donc d’acquérir ce bijou, qui prend instantanément le rôle symbolique d’un porte-bonheur. Ai semble sortie d’un conte de fées : elle est toujours bien apprêtée, son style vestimentaire est coquet et dans les tons roses, ce qui crée un contraste avec ses tenues de travail — des sous-vêtements souvent noirs et en latex.
Cet aspect féerique est omniprésent, car nous suivons la jeune femme tout au long du film comme une sorte d’Alice au pays des merveilles évoluant dans divers décors peuplés de personnages loufoques : des clients cocaïnomanes et accros au sexe, des collègues de travail euphoriques qui se droguent aussi avec l’argent des passes, puis une cantatrice déséquilibrée jouant le rôle d’oracle, entre autres. Elle se perd souvent dans ces situations étranges et entraîne le spectateur dans sa confusion, car elle finit par se droguer également, ce qui entache peu à peu son innocence.
Ai incarne aussi le portrait d’une femme-objet, coincée dans un engrenage inquiétant. Elle est d’ailleurs exploitée et exposée en vitrine dès le début du film, lorsqu’un yakuza la force à se coller à la baie vitrée de sa chambre d’hôtel pendant un strip-tease laborieux. Toute la ville peut voir cette violence, cette décadence, mais personne ne la dénonce — à l’image de la société japonaise et de son rapport aux relations et au sexe en général (notamment dans le milieu des businessmen, souvent représentés comme frustrés).
Certains passages du film sont troublants et sombres. Il peut être qualifié de thriller, malgré le fait qu’il fasse partie du genre « pinku », une forme de cinéma érotique japonais. C’est une œuvre intéressante à (re)découvrir, autant pour son esthétique que pour son scénario, construit comme une fable — ce qui est logique, puisqu’il est adapté d’une nouvelle écrite par le réalisateur.


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