[LA SAVEUR DE LA PASTÈQUE] Tsai Ming-Liang, 2005

A ceux qui découvrent le cinéma de Tsai pour la première fois, vous ne connaissez pas votre chance. Vous allez rencontrer un ami, un vrai de vrai : Tsai Ming-Liang, vendeur d’horloges intérieures qui sait tant dire à quelle heure nous en sommes. D’ailleurs, chez vous, quelle heure est-il?

A Taïwan, c’est la turbulence des fluides. La sécheresse est telle qu’il n’y a plus d’eau. La population est cordialement invitée à la remplacer par le jus de pastèque. Dans ce monde de béton au climat de fin du monde, les âmes mélancoliques peuvent se trouver : ELLE vole l’eau des toilettes publiques; LUI monte sur les toits, la nuit tombée, pour baigner son corps, lui-même épuisé par les tournages de films pornos, dans les citernes d’eau de pluie. Leur rencontre, c’est la collision de deux nuages.

C’est en tout cas ce que traduit le titre original de La saveur de la pastèque : « Un nuage au bord du ciel« . Lorsque deux nuages se rencontrent, s’ils sont tous deux chargés d’énergie contraire, ou que seulement l’un d’eux est électrisé, l’autre le devient par influence et s’ils se trouvent à une distance assez petite pour que les électricités puissent les abandonner, l’explosion qui en résulte s’avère accompagnée d’une lumière vive, celle de l’éclair. Un éclair éblouissant comme ce qui se produit à la fin de La saveur de la pastèque – ce que le film contient de plus précieux, de plus intime, de plus salvateur. Avant d’arriver jusqu’ici, le désir aura circulé, les espoirs auront été grands. L’électricité passe chez Tsai Ming Liang qui retrouve ici ses sujets chouchous (la solitude peuplée, la misère affective et sexuelle, l’aliénation…) et ses personnages chouchous, ses hommes et ses femmes consumés par des désirs qui se pensent seuls au monde avec leur spleen et qui ne le sont pas vraiment, comme naguère lorsque l’amoureux transi se cachait sous un lit pour écouter les étreintes de celui qu’il désirait (Vive l’amour) ou encore lorsque une voisine était cueillie – et sauvée – par un bras tombant du ciel tel un miracle inespéré (The Hole).

Un peu revenus de toutes ces choses qui font rêver et en même temps prêts à y croire une dernière fois, les deux protagonistes (Lee Kang-Sheng et Yang Kuei-Mei) se perdent de nouveau pour mieux se retrouver. Tsai Ming Liang a placé Taiwan en vigilance rose, se sert des visages et des corps familiers de ses acteurs pour raconter son errance dans un monde en déshérence. L’eau a disparu comme lors d’une apocalypse, la sécheresse frappe les sentiments et les muqueuses. Les montres n’ont plus d’aiguilles. Les mots ne servent à rien. Les corps ressemblent à des choses mortes ou mourantes, comme des écorces vides conditionnées par des réflexes mécaniques d’un temps d’amour ancien, s’acharnant à reproduire des mouvements pour se sentir vivants – au moment où ils s’y attendaient le moins, ces corps affaiblis ou surexploités vont devoir apprendre à aimer de nouveau, d’une nouvelle façon, parce que le monde est sur le point de changer. La pastèque devient une question de survie mais aussi une écorce à lécher, une vision poétique et par-dessus tout un accessoire sexuel gaguesque ; ce qui donne lieu aux couinements inoubliables de cette actrice japonaise dont on a oublié le nom, tournant des pornos avec l’ancien vendeur de montres dans le même immeuble que notre héroïne désœuvrée, tombant dans un coma d’orgasme. D’ailleurs, on adore la manière dont Tsai Ming-Liang fait surgir le sexe au moment où il ne devrait pas surgir comme lorsqu’une veuve se masturbe devant un poisson blanc qu’elle pense être la réincarnation de son défunt mari (somptueux Et là-bas quelle heure est-il ?, autre grand film sur «la perte pour se retrouver» avec du désir qui circule et ne sait pas bien où il va, des échanges de regard et des étreintes sans lendemains). Dans La saveur de la pastèque, évidemment, le sexe y est plus que jamais présent, sous toutes ses formes, à la fois salvateur et morbide.

Ah oui, on a oublié de vous dire le principal : comme The Hole, dont il est l’antithèse assez ironique (trop d’eau dans l’un, plus une goutte d’eau dans l’autre), La saveur de la pastèque est une comédie musicale où des numéros kitsch cassent le rythme somnambulique et où, par exemple, dans un filet de pêche se cache un homme-sirène, dragon des mers mélancolique, baignant dans des eaux saumâtres. Un merveilleux mélange de genres apprivoisés nous emmenant doucement vers l’orgasme final, le climax cher à Tsai où tous les éléments se rassemblent, tous les protagonistes se rejoignent, tous les enjeux se dénouent. Sans en dire trop, il s’y passe quelque chose de très fort, une décharge électrique faisant soudain passer le personnage féminin, alangui, voyeur et passif dans l’action, de l’autre côté du miroir et donc le faisant traverser l’écran pour se substituer. C’est aussi une manière d’échapper à la fin du monde, d’échapper à sa propre mort, de se sauver en buvant un élixir de vie. Une joie en même temps qu’une souffrance parce que ça fait mal, parce que ça fait bizarre, parce que ça fait peur.

Tsai Ming-Liang, que nous avions rencontré au moment de la sortie du film dans les salles françaises il y a dix ans déjà, nous confiait : «Je vous pose la question : est-ce que vous avez des larmes quand vous regardez un porno ? Pour moi, cette scène est avant tout symbolique. Elle peut paraître dérangeante au premier abord mais c’est avant tout une manière de dire que si on accepte ce métier de hardeur, alors une partie de vous-même est morte. En tant que spectateur, quand on regarde un film X, on peut se considérer comme mort. La vraie question est ailleurs, notamment dans le fait de savoir pourquoi on consomme des images du corps comme du papier toilette.»

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