La question de la Log Lady : « Les pièces que nous bougeons changeront-elles notre futur ? »

La question de la Log Lady paraît naïve. Elle touche pourtant au cœur du problème : sommes-nous ceux qui jouent ou ceux qui sont joués ?

L’échiquier dit assez bien notre condition. Nous déplaçons les pièces, donc nous décidons ; mais chaque mouvement transforme le jeu qui rend les suivants possibles ou impossibles. Nous sommes libres à l’intérieur d’une situation que nous n’avons pas choisie. Nous ne décidons jamais à partir de rien : chacun de nos choix porte en lui une histoire dont nous ne sommes pas l’auteur. C’est là que le déterminisme devient vertigineux. Si chacun de nos actes possède des causes, qu’est-ce qui permet encore de l’appeler libre ? Spinoza pousse l’objection jusqu’au bout : nous nous croyons libres parce que nous avons conscience de nos désirs, mais ignorons les causes qui les déterminent. Nous prenons pour un commencement ce qui n’est peut-être que l’aboutissement d’une chaîne causale dont nous ne percevons qu’un fragment.

Mais le déterminisme absolu conduit à une autre absurdité. Si chacun de nos gestes était fixé par ce qui le précède, le choix ne serait plus qu’une apparence et la responsabilité une fiction. Nous ne jouerions pas la partie : nous assisterions à une partie déjà jouée en nous donnant le sentiment de la jouer. Il faut donc renoncer à une conception trop pauvre de la liberté. Être libre ne signifie pas ne dépendre de rien. Une volonté sans causes, sans histoire, sans désirs ne serait pas souveraine : elle ne serait rien. Pour choisir, il faut bien être quelqu’un ; et être quelqu’un, c’est déjà être déterminé. La liberté n’est donc pas ce qui échappe aux causes. Elle est la possibilité de devenir actif à l’intérieur de ce qui nous détermine. C’est ici que Spinoza demeure plus subtil que l’opposition entre liberté et nécessité. Nous ne devenons pas libres en supprimant nos déterminations, mais en comprenant ce qui nous fait agir. Tant que nous les subissons à notre insu, elles nous gouvernent ; lorsque nous les comprenons, nous pouvons commencer à agir avec elles plutôt que simplement sous leur empire.

Sartre déplace le problème. Nous ne choisissons ni notre naissance, ni notre corps, ni notre époque, ni les circonstances dans lesquelles nous apparaissons. Cette facticité n’abolit pourtant pas la liberté : elle lui donne une matière. Nous sommes jetés dans une situation, puis contraints de prendre position à son égard. Nous ne choisissons pas ce qui a été fait de nous ; nous pouvons encore décider de ce que nous en faisons. Mais ce pouvoir est paradoxal : celui qui veut se transformer est lui-même le produit de ce qu’il cherche à transformer. Nous ne nous libérons jamais depuis un point extérieur à nous-mêmes. Nous tentons de modifier nos déterminations avec les forces mêmes qu’elles ont produites. La liberté n’est donc pas une échappée. C’est une lutte intérieure au déterminé. L’échiquier devient alors une métaphore plus exacte qu’il n’y paraît. Nous ne choisissons ni les pièces initiales, ni leur position, ni les règles de la partie. Mais le mouvement n’est pas pour autant impossible. Il ne vient pas d’ailleurs : il naît de la position elle-même.

Bergson permet de comprendre ce qui rend cette transformation pensable. Le passé ne disparaît pas derrière nous ; il demeure dans le présent, le travaille et le transforme. La durée n’est pas le temps qui passe, mais un devenir dans lequel chaque instant conserve les précédents tout en faisant surgir une forme qu’ils ne contenaient pas entièrement. La nouveauté n’est donc pas simplement ce que nous ne pouvions pas prévoir : c’est ce qui advient à travers une histoire dont il procède sans pouvoir y être réduit.

Voilà pourquoi le futur ne se contente pas de succéder au passé : il peut en modifier le sens. Une rencontre insignifiante devient fondatrice ; un échec se révèle bifurcation ; une décision que nous croyions définitive cesse de l’être. Nous ne découvrons pas seulement notre avenir : nous découvrons parfois, à travers lui, ce que notre passé voulait dire. Une existence ressemble moins à une ligne qu’à une phrase dont le sens ne se révèle qu’en avançant. Cela bouleverse la métaphore de l’échiquier. Dans une partie ordinaire, le plateau est donné avant le premier coup. Dans l’existence, le jeu lui-même se transforme à mesure que nous jouons. Chaque décision modifie non seulement notre position, mais le champ des possibles à partir duquel nous déciderons ensuite.

Nous ne choisissons donc pas simplement entre des futurs déjà disponibles. Nous contribuons à produire les possibilités futures parmi lesquelles nous choisirons. Une liberté absolue serait d’ailleurs une contradiction. Être totalement libre signifierait n’être déterminé par rien, pas même par ce que nous sommes. Mais une volonté qui ne serait déterminée par rien ne pourrait plus être attribuée à personne. La liberté ne consiste pas à être sans attaches ; elle consiste à transformer ses attaches en puissance d’agir.

C’est pourquoi l’incertitude n’est pas l’ennemie de la liberté. Elle en est peut-être la condition. Si nous connaissions exactement les conséquences de chacun de nos actes, nous ne choisirions plus : nous calculerions. Choisir suppose qu’un futur demeure ouvert et que nous ignorions lequel adviendra. Mais l’ouverture ne doit pas être confondue avec le hasard. Une décision aléatoire n’est pas davantage libre qu’une décision entièrement déterminée. Entre les deux se trouve quelque chose de plus difficile à penser : une action qui procède de nous sans procéder de nous seuls. Nous sommes le produit d’une histoire que nous n’avons pas choisie ; mais cette histoire devient, à travers nous, capable de produire autre chose qu’elle-même.

C’est peut-être là le véritable paradoxe : nous ne sommes jamais l’origine absolue de ce que nous sommes, mais nous pouvons devenir l’origine relative de ce que nous serons. La liberté ne consiste donc pas à échapper à la nécessité, mais à faire de ce qui nous détermine la matière de ce que nous allons devenir. Nous ne choisissons pas la partie. Nous ne choisissons pas même la position depuis laquelle nous la commençons. Mais il nous reste le coup suivant.

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