[LA PRISONNIÈRE] Henri-Georges Clouzot, 1968

Un mélo sado-maso où un bourreau sadique tombe amoureux de sa frêle victime. Où Clouzot ne sait plus faire la distinction entre fascination et complaisance, bien et mal, vice et vertu, et se laisse totalement envahir par le chaos de son époque.

Dernier long métrage de Henri-Georges Clouzot (soit avant l’inachevé Enfer avec Romy), La prisonnière relate la descente aux enfers d’une jeune femme (Elizabeth Wiener), mariée à un artiste d’avant-garde tout doux (Bernard Fresson). Un jour, elle rencontre le diable en personne (Laurent Terzieff), un artiste mateur impuissant qui photographie les femmes avec frénésie et gros objectif pour les posséder et joue avec elles comme avec des poupées, et tombe sous sa terrible férule. C’est un peu Belle de jour de Luis Buñuel, barbouillé de couleurs pop. Clouzot, l’homme aux onze longs métrages, n’a peut-être jamais pris autant de risques qu’avec ce mélo SM hanté par les fantômes de ses maîtres, Cukor et Hitchcock. À l’époque, la réception critique et publique fut catastrophique et Clouzot assimilé à un pervers libidineux. Est-ce un mauvais signe? Non. Avec nos repères actuels, on est quelque part entre L’obsédé de Wyliam Wyler (65) pour la relation tumultueuse et l’arrière-goût immoral qu’elle laisse dans la gorge; La Bête Aveugle, de Yasuzo Masumura (69) pour l’impuissance Œdipienne et la recherche esthétique à travers la domination; et Martha, de Rainer Werner Fassbinder (73) pour l’idylle sadomasochiste et le goût de la dévotion. De la part d’un cinéaste comme Clouzot connu grâce à des classiques comme L’assassin habite au 21, Le Corbeau, Les Diaboliques, Quai des Orfèvres, Le salaire de la peur, c’est pour le moins chaos!

Clouzot prenait là tout le monde – ses aficionados y compris – à contre-pied et proposait – alors qu’il était dans une très mauvaise condition physique – un virage conçu en réaction à L’enfer, son film maudit qu’il devait réaliser avec Romy Schneider (il n’en reste aujourd’hui que des essais lumières et un joli doc) et que Claude Chabrol, autre amoureux d’Hitchcock, finira par adapter avec Emmanuelle Béart et François Cluzet, et on trouve inconsciemment dans ce polar Chabrolien des restes de La prisonnière jusque dans la fin ouverte qui laisse au spectateur la possibilité de clore le récit comme bon lui semble.

Trempé dans l’art cinétique cher à Vasarely (l’esthétique du mouvement fondé sur les illusions d’optique, sur la vibration rétinienne et sur l’impossibilité de l’œil à accommoder simultanément le regard à deux surfaces colorées, violemment contrastées), La prisonnière est surtout un film où règne le chaos artistique, où Clouzot ne répond plus de rien, use d’effets stroboscopiques, tutoie la folie baroque. Involontairement ou non, ça rappelle le délire pop’art (invention formelle débridée), la folie maniaque (l’obsession de Clouzot d’achever son film coûte que coûte) et la rigidité clinique de Fassbinder avant l’heure (les scènes de lit à la dévoration lente, où le désir n’est plus parce qu’il réside ailleurs). Clouzot travaille les ombres et les lumières pour explorer les zones sombres des fantasmes et des pulsions interdites, du fétichisme et de la frustration, de l’imaginaire et de l’angoisse. Toujours, la mise en scène se révèle sensible aux corps, aux couleurs, aux gestes et aux regards pour multiplier les contrepoints. La dernière demi-heure, fulgurante expérimentation visuelle, préfigurant le clip dans son montage, renforce la déambulation hypnotique, le vertige sensuel, l’inquiétude intérieure qui conduisent tous dans le même labyrinthe de la passion amoureuse. Envers et contre tous, à l’abri des modes et des coutumes, La prisonnière est une œuvre sauvage qui respire le chaud comme le froid, où le romantisme le plus mystérieux le dispute à l’érotisme le plus tordu.

À l’origine, La prisonnière devait s’intituler « Le mal ». Les plus malintentionnés pourront y voir un message de vieux con inquiet face aux nouvelles dérives comportementales et sexuelles de ses contemporains (le chair, ce péché absolu!). Mais la lecture serait bien simpliste. On peut y voir, et y verra nous, un film d’éclate, de lâcher-prise, en forme de feu d’artifice, de la part d’un malade du cœur qui a déjà frôlé la mort à plusieurs reprises. Que le cœur lâche, que le film explose! D’autant que rien de tendancieux dans ce premier titre: tous les films de Clouzot sont dominés par la peur du mal, la noirceur qui s’insinue insidieusement et il faut surtout y voir la confession d’un cinéaste torturé qui explore des fantasmes à travers des apparats comme la photographie et donc le cinéma. Et on est en cela très proche du Voyeur, de Michael Powell. Difficile d’ailleurs de ne pas voir à travers le personnage de photographe impuissant et sadique (Laurent Terzieff) un double de Clouzot – remplacez l’appareil photo par une caméra, vous obtenez une mise en abyme du cinéma comme invention sadique et vous comprenez l’enfer que fut L’enfer… Le cinéaste était d’ailleurs décrit par Romy Schneider comme un «intellectuel au tempérament intensément autoritaire et provocateur». Voilà pourquoi après avoir parlé (et critiqué) les autres (il reste l’un des plus grands artistes de l’après-guerre en France), il avait besoin de parler de lui.

20 novembre 1968 en salle | 1h 50min | Drame
De Henri-Georges Clouzot | Par Henri-Georges Clouzot, Monique Lange
Avec Laurent Terzieff, Bernard Fresson, Dany Carrel

 

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