« La Bola Negra » de Los Javis (Javier Ambrossi & Javier Calvo) à Cannes : un récit ambitieux, très appliqué mais assez séduisant

Accomplis et loués pour leurs séries télévisées, ce n’est encore qu’avec le sympathique mais maigre Holy Camp que le duo espagnol Los Javis (Javier Ambrossi & Javier Calvo) s’immisce au cinéma. La Bola Negra nous plonge dans l’Espagne de trois époques (1932, 1937 et 2017) pour y explorer la vie de trois hommes au lien d’abord ténu, mais que les mêmes désirs et douleurs unissent bientôt. Rompus à l’exercice de l’écriture sérielle, Los Javis trouvent ici l’accomplissement d’une fluidité narrative presque absolue, plaçant, dans un rythme effréné, trois intrigues qui, même reliées par un lien encore inconnu, embarquent immédiatement par leurs enjeux. Si l’on se voit régulièrement frustré par un tel aspect condensé, qui frise parfois l’effet cliffhanger pour passer d’une temporalité à l’autre, le tout se fait suffisamment bien agencé pour emporter l’adhésion, d’autant qu’il est tenu par un éventail de comédien.ne.s absolument irréprochables, portés par la mise en scène presque baroque des cinéastes, maniant limpidité et spectacle dans une précision rare. C’est peut-être là un premier indice de la distance qu’impose le visionnage du film : soit trop émotionnel, soit trop théorique, en tout cas visiblement trop pensé, trop visible dans les coutures de son artisanat du mélo pour embarquer naturellement.

Reste qu’il y a là, si l’on en est adepte, une émulsion d’époques assez géniale, menée au fil d’une mise en scène versatile au possible, trouvant pour chaque séquence une nouvelle idée de scénographie, de photographie, etc., parfois sans doute jusqu’au gavage, mais bien souvent dans une richesse formelle réjouissante. On pense particulièrement à cette introduction, placée en 1937, où chaque composition minutieusement éclairée, dans une cohérence complète de couleurs contrastées et brunies, prend les apparats d’un tableau d’époque fascinant. Difficile alors de bouder le plaisir d’un travail aussi constamment affirmé dans ses choix, qui plus est motivés, à nouveau, par un sens du baroque extrêmement sensible, sensitif ; rien n’y semblant jamais gratuit, mais seulement le résultat d’émotions rendues au centuple.

Le geste peut alors agacer dès lors qu’il passe du baroque à l’opéra par l’appui d’une bande musicale omniprésente, apte à souligner chaque élan émotif du récit, l’exercice culminant dans un simple dialogue autour d’un piano où expression des sentiments et gestes sur le clavier se mêlent en un même mouvement. En surgissent quelques enivrants « moments de cinéma », envolées lyriques et visuelles saisissantes mais qui, sans doute par excès de style, se coupent de canaux émotionnels plus organiques. Star du casting, Penélope Cruz apparaît alors dans la séquence parangon de cette ambivalence entre forme et émotion. Un numéro de cabaret, espace de libération camp et festif dans lequel les cinéastes s’engouffrent pour amuser un temps, se réapproprier les à-côtés de récits guerriers étriqués, mais dont la forme épouse trait pour trait celle d’un moment de pur spectacle, mettant le récit en pause pour lui préférer la jouissance formelle. Tragique et enivré, parfois sublime, le geste ne peut pourtant que toucher les amateurs de cinéma virtuose en nous, trop rarement secouer les cœurs sensibles en dessous.

C’était néanmoins sans compter sur la finalité détricotée de ces trois récits dont la somme se fait certes longuement attendre, mais touche assez par sa joliesse pleine d’espoir, celle de transmettre des récits et existences queer trop souvent contrariés, si ce n’est complètement tus. L’homo-érotisme pointe au creux d’une quantité d’images ici présentes, écrasé par la chape de plomb d’une omerta perpétuelle. Éternisée dans le mélo et surlignée encore et encore dans ses derniers pas, c’est là une impulsion touchante, quoique peu novatrice ou ample, incarnée dans un méta décidé à honorer les œuvres queer, les rendre visibles et transmissibles encore et encore. Le générique venu, le petit pincement au cœur est forcément là, le geste bousculant sans doute bien moins qu’il ne séduit, trop appliqué et bon élève.

2h 35min | Drame
De Javier Calvo, Javier Ambrossi | Par Javier Calvo, Javier Ambrossi
Avec Guitarricadelafuente, Miguel Bernardeau, Penélope Cruz

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

« Crystal Lake » : la franchise horrifique « Vendredi 13 » déclinée en série

Les studios A24 et la plateforme Peacock ont dévoilé...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!