On aurait adoré voir la tête d’Anatole Dauman, producteur arty autrefois indispensable, recevant une poignée de croquis dessinés avec amour par Walerian Borowczyk, expliquant très consciencieusement comment il souhaitait filmer une imposante créature velue en train de bander et baiser jusqu’à expiration. Et La bête fut, ou presque!

En 1973, Walerian Borowczyk, ce furry qui s’ignore, accomplit son fantasme démentiel en tournant tout d’abord un court métrage, revisitant de manière très cochonne le mythe de la bête du Gévaudan: une marquise/bergère à la poursuite de ses tendres agneaux tombe sur la truffe humide d’une énorme bestiole au corps d’ours et à la tête de chien, et dont l’envie de chair fraîche semble clairement dépasser ses besoins carnivores. Subitement en rut, le monstre agite son membre énorme sur la demoiselle corsetée d’abord épouvantée puis ravie. Terreur et abandon: elle s’oublie dans les giclées crémeuses de l’animal, qui finira par… mourir de plaisir!

Si cette inclinaison sur le fantasme du viol, semblable ici à un rêve fiévreux, peut largement se discuter, on peut aussi apprécier la manière dont le réalisateur de Blanche inverse les rôles; en d’autres termes, à se demander qui, de la belle ou de la bite, a la libido la plus gourmande. Outrageusement grotesque, avec son loulou grand-guignolesque et son clavecin hystero, ce court métrage aux frontières du hard devait à l’origine être inclus dans Contes Immoraux, autre Boro dont l’érotisme paraît soudainement un poil plus mesuré à ses côtés. Le cinéaste ne l’a finalement pas retenu, peut-être de peur que ça fasse too much. Aussi, pour ne point abandonner son enfant terrible, Borowczyk transforma le court orphelin en long-métrage en 1975: la séquence montrant l’assaut de la bête (le court donc) devient un fantasme (ou plus exactement un flash-back) dispersé dans le long métrage. Tout autour, Boro dessine une autre histoire: dans un château poussiéreux, les hommes de la famille de l’Esperance tente de déjouer une mystérieuse malédiction, tant pécuniaire que sanguine. Il faut marier Mathurin, l’aîné un peu demeuré, et une belle anglaise, Lucy Broadhurst, enchantée d’une telle union, fusse-t-elle médiocre, débarquant avec sa sévère tantine.

D’une rigueur quasi-théâtrale, La bête au format long se voit comme une tragédie bunulienne, où les prêtres dorment avec les petits garçons, les familles maudites s’entre-tuent et les jeunes filles exultent devant des membres chevalins turgescents. Comme le laissait entendre la séquence centrale et poilue, le désir féminin brûle au-dedans jusqu’à rendre le masculin dérisoire, grotesque et moribond. Faisant les cent pas entre sa chambre et celle de son futur époux, Lucy en trempe sa robe humide, avec comme seule consolation, une rose devenue soudainement objet licencieux, comme le concombre du segment Thérèse Philosophe dans Contes immoraux. Même l’unique membre féminin de la famille, constamment frustré par son valet et amant, trouve un certain secours dans les ondulations du lit en bois. Borowczyk y signe son film le plus drôle et le plus incorrect, le plus gonflé et le plus bizarre, illustrant avec la plus grande crudité et la plus belle ironie le tabou ultime de la bestialité. Courageuses, les comédiennes auront du mal à se défaire de ce coup de folie: Sirpa Lane, la comtesse aux seins nus, se retrouvera dans le nullissime Beast in Space, remake SF et nanardeux où elle se fera cette fois poursuivre par un satyre fortement membré, et Lisbeth Hummel ira faire un tour dans La bella et la Bestia, un décamerotique où la jeune femme sombre dans la sauvagerie au contact de la fange animale!

Réalisation: Walerian Borowczyk
Scénario: Walerian Borowczyk
Avec: Sirpa Lane, Guy Tréjan, Roland Armontel
Sociétés de production: Argos Films
France
Durée: 93 minutes
Sortie: 1975

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