La ballade de l’impossible – Norvegian Wood : Interview Tran Anh Hung

Après un projet mutilé (I come with the rain), Tran Anh Hung tente une renaissance avec La ballade de l’impossible, une adaptation de Haruki Murakami.

Pourquoi votre précédent film, I come with the rain, un polar avec Josh Hartnett, n’est jamais sorti en salles?
Tout simplement parce que j’étais en conflit avec le producteur Jean Cazes [NDLR. également producteur de Louise (Take 2), de Siegfield]. On a passé un an en procès ; du coup, je n’ai pas pu finir le film correctement. I Come with the rain est sorti à Taiwan, au Japon et en Corée du sud parce que ça a eu lieu avant le dépôt de bilan de la boîte de production. Je n’ai rien pu faire pour m’y opposer. En revanche, après le dépôt de bilan, j’ai réussi à stopper l’exploitation du film. Monter un film est un processus extrêmement délicat, il faut être bien dans sa tête pour régler les problèmes. Là, il fallait monter trois semaines puis s’arrêter pendant six mois pour se battre au tribunal et gagner encore quatre semaines pour revenir retravailler tous les jours jusqu’à minuit pendant quelques mois, ce n’était plus gérable. Le producteur a tellement menti aux financiers sur la nature du film alors qu’il avait le scénario en sa possession. Du coup, il l’a vendu comme un thriller à la Jason Bourne. Lorsque j’ai proposé un premier montage, il a déchanté et m’a demandé des comptes. Je n’ai pas su quoi répondre. Comme quelqu’un qui a bourlingué aux Etats-Unis, il a eu des réflexes de producteur américain en essayant de reprendre le film pour le faire monter par quelqu’un d’autre. C’est pour conserver le final-cut que je me suis battu. J’ai fini la postproduction sans voir la copie définitive et je suis parti. Plus tard, je l’ai découvert, affligé, lors d’une avant-première à Tokyo. Je déconseille à quiconque de le voir.

Votre contrat ne vous protégeait pas?
Non, il ne servait à rien. Tout ce dont vous avez besoin dans un contrat, vous allez le chercher au tribunal car on peut remettre en cause votre travail, n’importe quand. Ce n’était même pas aux Etats-Unis puisque c’était une production française… Quand vous découvrez tout ça, vous êtes dégoûtés du système judiciaire. Plus on attend, plus l’adversaire gagne du terrain. Le tribunal se place inexplicablement du côté de l’argent. Il ne prend pas en compte la détresse de l’artiste. Je ne souhaite à personne de vivre ce calvaire. Heureusement que j’ai pu faire La balade de l’impossiblejuste après.

Qu’est-ce qui vous plaît dans l’écriture de Haruki Murakami?
Ce qui m’a touché en premier lieu, c’est l’histoire d’amour, d’autant plus forte que c’est un premier amour : il arrive soudainement et on le perd aussi vite. Il y a aussi une qualité annexe : si Murakami a un tel succès dans le monde, c’est parce qu’il arrive à créer une relation extrêmement intime avec le lecteur. L’identification est instantanée. Cette qualité m’a suggéré une forme cinématographique possible. La mélancolie, c’est la cerise sur le gâteau. Ce n’est pas un sentiment sur lequel je travaille. Il apparaît surtout lorsqu’on a bien travaillé, sans que ça réclame un effort pour y parvenir. Il faut que ça surgisse, naturellement, comme un parfum ou un air de musique. D’ailleurs, je fais une différence entre la mélancolie et la nostalgie. La mélancolie exprime en réalité un profond regret des choses qu’on a perdues et qui ne reviendront plus. La nostalgie tient plus du souvenir agréable.

Vous faîtes également une distinction entre l’érotisme et la sensualité.
Quand je vois une scène d’amour au cinéma, je suis souvent gêné. Je vois bien que le cinéaste cadre d’une certaine manière pour éviter de montrer tout le corps. Je trouve toujours ça un peu trop intentionnel et ça ne me paraît pas juste. J’ai toujours l’impression qu’on essaye d’éluder quelque chose. De même, quand on montre tout frontalement, ça me gène encore plus. Au cinéma, quand on tue quelqu’un, ce n’est pas réel. Alors pourquoi faire l’amour pour de vrai si le cinéma est l’art du mensonge? Le cinéma n’est pas la reproduction de la vie. C’est une expression, un langage qui permet d’exprimer ça. Pour La ballade de l’impossible, je devais chercher le point de vue le plus juste. Ici, à chaque fois que les personnages font l’amour, il y a tellement de problèmes psychologiques liés au sexe qu’il fallait rester sur les visages. C’est là où les émotions passent et où on comprend en temps réel, sans montage, ce qui les anime. Je préfère la beauté qui vient du sentiment juste. Par ailleurs, si la scène est bonne dans le livre, il faut la garder pour le cinéma. Même si le langage est cru, il faut conserver une vraie douceur dans les comportements ; pour moi, il fallait ce genre d’idées pour réussir la scène. Souvent, ce sont les comédiens qui proposent des idées de jeu et c’est sur leurs propositions que je peux commencer à travailler le plan.

Quels sont vos projets?
Comme toujours, j’en ai beaucoup, mais peut-être que mon prochain film n’arrivera que dans six ans et qu’il n’aura rien à voir avec les trois projets sur lesquels je travaille actuellement. Entre Cyclo et A la verticale de l’été, il y a eu cinq ans. Entre A la verticale de l’été et I come with the rain, il y a eu huit ans. Il arrive souvent que je travaille sur des projets pendant deux ans et que ça tombe à l’eau. Il y a quelques années, j’avais un projet auquel je tenais qui devait se passer à Portland sur un vétéran de la guerre du Viet-nam qui rentrait aux Etats-Unis et rejoignait une patrouille de nuit. L’histoire racontait comment son traumatisme lié à la guerre provoquait une soif d’ultraviolence pour se sentir vivre. Ainsi, le personnage créait des situations étranges lors de ses arrestations pour que le pire arrive. Je tenais beaucoup à faire ce film pour utiliser la musique de Jimi Hendrix. Chaque semaine, je vais à la FNAC et j’écoute toutes les nouveautés. Il y a des choses que je retiens et d’autres pas, je prends des notes. C’est comme ça par exemple que j’ai découvert Rahiohead au moment où je préparais Cyclo. Le morceau Creep représentait exactement l’univers du film. En général, je ne garde jamais la musique qui m’inspire la vulgarité ou la fête. En revanche, il faut que ça appelle le vécu. Ce que j’écoute en ce moment, c’est The Silver Mt Zion. Je suis accro. Pour revenir au projet, j’avais choisi l’acteur Elias Koteas dans le rôle principal. Aujourd’hui encore, il m’envoie régulièrement des e-mails pour savoir si le projet avance ; je lui réponds toujours : «Laisse tomber, ça fait six fois que j’ai fait le film dans ma tête ; maintenant, il est mort».

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