On a connu des batteries de rejetons de François Truffaut, de Jean-Luc Godard, de Maurice Pialat, de Jacques Demy mais pas un seul descendant de Jean Eustache: cela n’existe pas.
Il n’aura laissé, en tout et pour tout, que douze films, dont La Maman et La Putain, témoignage unique des relations hommes-femmes post-mai 68. Un film qui trimballe en lui un mystère qui ne s’émoussera pas avec le temps, un arrière-goût de cendres qui n’empêche pourtant pas de vouloir habiter cet espace-temps sorti de nulle part, un acteur jouant faux (merveilleux Jean-Pierre Léaud) et sonnant pourtant très juste… Si le mot ne paraissait pas aussi éloigné de l’univers du cinéaste, on n’hésiterait pas à parler de petit miracle.
« C’est l’histoire d’une tentative d’amour collective totalement dysfonctionnelle, mais tellement juste dans son moindre détail que ça en devient éternel, hors du temps », nous expliquait Gaspar Noé, au moment de la présentation du film au Festival de Cannes, à Cannes Classics. « Eustache avait mis au point tout un procédé pour la création de ce film qui ne ressemble à aucun autre. Il avait noté des évènements au fur et à mesure qu’il vivait avec sa compagne et sa maîtresse de l’époque, il notait leurs dialogues en cachette ou il les retranscrivait de mémoire, et ensuite, il s’est servi de tous ces détails de sa vie immédiate, comme si quelqu’un reconstituait un documentaire autobiographique, avec des comédiens qui revivent mot par mot, décor par décor, ce qu’il a vécu. Je ne connais pas d’autre tentative de ce type, mais le résultat est fabuleux (…) ce film-là m’a emmené voir tous les autres films de Jean Eustache, et après, c’est plutôt son œuvre complète qui a eu une influence sur moi. Comme ses parti-pris documentaires à l’intérieur d’une œuvre de fiction. Je trouve son cinéma extrêmement touchant, adulte et non didactique. Tous les personnages et les situations sont complexes. Il y a une maturité et une douleur profondes qui me touchent beaucoup. »

Sublime nouvelle donc pour les amoureux, comme lui, comme nous: la première édition de l’intégrale de ses films est ENFIN disponible chez Carlotta. L’occasion de (re)découvrir d’autres de ses films comme Le Père-Noël a les yeux bleus (1967), bonbon sacré du cinéma français des sixties qui n’a peut-être pas été tant vu que ça en raison de son format court (45 minutes). Alors que Noël approche, Jean-Pierre Léaud from Narbonne cherche à s’offrir un duffle coat protecteur, et multiplie à cette fin les petits boulots. Il accepte de se déguiser en père Noël pour poser dans la rue avec les passants, ce qui lui permet de mieux approcher les donzelles qui croisent sa route (sur le plan sentimental, nous avons clairement affaire à une personnalité pas très dégourdie), et épicer un peu son quotidien de dandy lyophilisé. Et le film de trouver un tempérament qui n’appartient qu’à lui, fait de désenchantements morbides, d’humeurs chantantes et changeantes, de comportements pathétiques sans pathos, et de moments prélevés dans le temps que seul un pervers comme Eustache peut dilater comme bon lui chante, travaillant le film tel un songe… Une façon de considérer le spectateur bien plus neuve que dans 95 % des films de la Nouvelle Vague. Saviez-vous qu’il était possible de rendre le monde cafardeux et joyeux en même temps? C’est tout l’art Eustachien, il nous/vous reste tant à découvrir et l’on ne saurait trop vous conseiller, en plus de cette édition, la lecture du livre de Philippe Azoury sorti cet été, Jean Eustache, un amour si grand, aux éditions Capricci. Voici tous les détails ci-dessous de ce must chaos absolu.
Les films
Blu-ray 1: Les mauvaises fréquentations: Du côté de Robinson (1963 – N&B – 39 mn – Nouvelle Restauration 4K) • Le Père Noel a les yeux bleus (1965/1966 – N&B – 47 mn – Nouvelle Restauration 4K)
Blu-ray 2: La Rosière de Pessac (1968 – N&B – 66 mn – Nouvelle Restauration 4K) • La Rosière de Pessac 79 (1979 – Couleurs – 71 mn – Nouvelle Restauration 4K)
Blu-ray 3: Numéro Zéro (1971 – N&B – 112 mn – Nouvelle Restauration 4K)
Blu-ray 4: La Maman et La Putain (1973 – N&B – 219 mn – Nouvelle Restauration 4K)
Blu-ray 5: Mes petites amoureuses (1974 – Couleurs – 124 mn – Nouvelle Restauration 4K)
Blu-ray 6: Une sale histoire (un film en deux volets) (1977 – Couleurs – 49 mn – Restauration 2K) ▪ 3 courts métrages: Le jardin des délices de Jérôme Bosch (1979 – Couleurs – 34 mn – Nouvelle Restauration 2K) • Offre d’emploi (1980 – Couleurs – 21 mn – Nouvelle Restauration 2K) • Les photos d’Alix (1980 – Couleurs – 20 mn – Nouvelle Restauration 4K)
Les suppléments:
• Nombreuses archives télévisées et radio sur le tournage des films, au Festival de
Cannes, interviews plateau, interviews-fleuves de Jean Eustache.
• La soirée: un projet de film inachevé
Librement inspiré d’une nouvelle de Maupassant, La Soirée est le premier projet écrit en totalité par Jean Eustache, tourné en 16 mm sans son. Dans une ambiance très Nouvelle Vague, un homme interprété par Paul Vecchiali invite des amis pour leur donner lecture d’un texte sur le cinéma dont il est l’auteur et qui vient d’être publié.
• Les mauvaises fréquentations: plans coupés et essais cinéma
• Odette Robert (1980 – N&B – 54 mn)
En 1971, Jean Eustache projette chez lui Numéro zéro devant huit spectateurs, dont Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, mais n’envisage pas de montrer son film au grand public. En 1980, il accepte de diffuser à la télévision une version courte de cette œuvre, intitulée Odette Robert, dans le cadre de la série documentaire Grand-mères.
• Le dernier des hommes, postface (1968 – N&B – 28 mn)
Discussion filmée, réalisée en 1968 par Jean Eustache pour le créneau TV du CNDP (Centre national de documentation pédagogique) «Allons au cinéma». Les critiques André S. Labarthe, Jean Domarchi et le metteur en scène Marc’O y débattent du film de Friedrich Wilhelm Murnau, Le Dernier des hommes.
• La petite marchande d’allumettes, postface (1969 – N&B – 26 mn)
Postface explicative au film de Jean Renoir, La Petite Marchande d’allumettes, réalisée en 1969 par Jean Eustache pour le créneau TV du CNDP (Centre national de documentation pédagogique) «Allons au cinéma». Jean Renoir évoque les conditions de tournage de son film au Théâtre du Vieux-Colombier quarante ans auparavant. Il parle des cinéastes qui l’ont influencé et souligne la différence qui existe selon lui, au cinéma, entre réalisme et vérité.
• La Maman et la Putain: module sur la restauration et bande-annonce 2022
• Une sale histoire: entretiens avec Jean Douchet et Gaspar Noé
Avec, en sus, un livre de 160 pages. Projets de films + très nombreux entretiens + textes et analyses… le tout illustré de photos.



