« L’invitation » de Olivia Wilde : la subversion en petit four

Angela et Joe, dont le mariage bat de l’aile depuis maintenant un moment, invitent leurs nouveaux voisins du dessus, dont les sons d’ébats traversent les murs, à dîner. Entre faux-semblants et révélations cinglantes, la soirée va rapidement faire voler en éclats toutes leurs certitudes. «On devrait toujours être amoureux… c’est pourquoi il ne faudrait jamais se marier». Voilà la citation qui ouvre le dernier-né d’Olivia Wilde et qui pourrait bien malheureusement tout autant le clore, tant ce qui se trouve entre ses deux extrémités peine à creuser la critique. La forme est pourtant d’une maîtrise remarquable, investissant le cadre théâtral d’un rythme ravageur autant que d’un sens de l’espace qui exploite miroirs et décadrages étriqués pour signifier physiquement le dédale de non-dits des personnages. Léché au possible et visuellement ludique dès son méticuleux générique (même s’il s’estompera côté trouvailles formelles), le long-métrage s’amuse de ces espaces bourgeois qu’il change en cocotte-minute bouillonnante, dans laquelle frémissent des comédien.ne.s capables d’en soutenir le tempo frénétique dans chaque échange. Si tous brillent d’une grande vivacité, rarement avait-on vu un Seth Rogen aussi efficace jusque dans la moindre de ses mimiques.

Exception faite d’un violon si excité qu’il en devient casse-pied et angoissant plutôt qu’amusant, tout participe, durant la première demi-heure, à conférer à ce petit jeu de massacre et de faux-semblants une énergie forcément entraînante tant elle fait de ses prémisses théâtrales très écrites et cabotines un cap jamais trahi. Mais bien mal acquis ne profite jamais. Forcé de délivrer son humour pince-sans-rire et son honnêteté doucement grinçante selon un rythme toujours effréné, L’Invitation se heurte tôt ou tard au ralentissement, puis à l’écroulement. Son montage, façon bande-annonce, petit à petit délaissé, on saisit assez pourquoi le film en faisait des caisses et fonçait à toute allure : l’équilibre de l’édifice était précaire, il fallait se dépêcher d’en masquer les failles par l’illusion du mouvement. Le mouvement enfin ralenti, ne reste que l’impression de poncifs platement réécrits sans acidité, et dont la mécanique, certes d’abord entraînante, laisse rapidement place à une impression de surplace sur le fond.

Que retirer de ces petits rires face aux énormités et dépatouillages maladroits de ces bourgeois un peu gênés devant des situations largement communes ? Pas grand-chose, dès lors que l’on saisit que la subversion initialement promise n’ira jamais plus loin qu’une moquerie gentillette devant cette même gêne. En somme, tirer mollement sur la corde de situations connues de tout un chacun pour soutirer quelques rires creux. Cette absence de substance surgit d’autant plus vivement dès lors que survient une révélation au milieu du récit propice à tout chambouler. Enfin, en théorie seulement, puisqu’on ne rit à nouveau que de la banale situation, soit la prémisse, et non de la chute de ladite blague, laquelle est, elle, bien absente. Quintessence de cette acidité inefficace, l’hétérosexualité maritale, au centre du projet et de son basculement de la farce vers la tristesse, n’est en réalité qu’un appât à peine réfléchi. Quitte à se moquer de bourgeois qui n’ont de subversifs que quelques termes glanés dans un podcast de développement personnel, il vaudrait mieux pour Olivia Wilde se confronter, justement, à la vacuité des termes et propos qu’elle emploie.

Jamais on ne problématise la relation des voisins Hawk et Pina, puisque la capacité de cette dernière, hispanique, exotique et à peine clichée, à atteindre l’orgasme au sein de son couple semble régler toutes les questions. Chez Olivia Wilde, le féminisme n’est qu’un slogan, du style à scander que le mariage est une prison sans savoir pourquoi, et à voir en une libération sexuelle façon Mai 68 la solution à toutes les inégalités contemporaines. On effleurera donc ici à peine l’incapacité d’Angela à exprimer ses désirs pendant l’acte ou sa tendance aux achats constants, sinon pour individualiser le problème, et l’éloigner de toute question de genre et de classe. Allant jusqu’à achever son geste par une simili séance de psy projetée sur grand écran, Olivia Wilde écrase son propos derrière le fantasme petit-bourgeois joliment habillé mais rapidement lassant, tant toute dynamique de pouvoir y disparaît dès le plaisir sexuel individuel trouvé. Un féminisme déconnecté de son milieu social comme de son époque : l’offensive rendue inoffensive, le raisonnement vers l’absurde.

16 septembre 2026 en salle | 1h 47min | Comédie
De Olivia Wilde | Par Rashida Jones, Will McCormack
Avec Seth Rogen, Olivia Wilde, Penélope Cruz
Titre original The Invite

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

« Crystal Lake » : la franchise horrifique « Vendredi 13 » déclinée en série

Les studios A24 et la plateforme Peacock ont dévoilé...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!