Une jeune femme muette et discrète devient, après avoir été violée à deux reprises, une tueuse vengeresse dans les rues nocturnes de New York avec dans son sac à main le pistolet automatique MS 45 de son agresseur. Abel Ferrara et Zoë Lund dynamitent le vigilante movie.
Après un film pornographique improbable (The Nine Lives of a Wet Pussy) et un trip horrifique braillard (Driller Killer), Abel Ferrara signe là son second officiel, un film de vengeance où se profilent déjà ses obsessions (sexe, violence, religion) et où se dessinent son regard et son point de vue ambigus sur des sujets forts. Soit l’histoire d’un petit chaperon rouge muet et inoffensif piégé dans la Big Apple agressive des années 80 qui se transforme la nuit en grand méchant loup pour se venger des hommes. William Friedkin, qui s’y connait parfaitement en ambiguïté et en réactions extrêmes, est tombé amoureux de ce film en le découvrant, à tel point qu’il a incité la Warner à le distribuer aux États-Unis. En le revoyant aujourd’hui, effectivement, difficile d’y résister.
Thana (dont le prénom renvoie à Thanatos, figure mythologique de la mort) est une petite main dans la Big Apple. Elle travaille dans un atelier de couture faisant également office de show-room. Discrète, sans histoire, ombre d’elle-même, transparente… Jusqu’au jour où elle est violée deux fois dans la même journée: une première fois en pleine rue par un homme masqué qui menace de la retrouver (joué par l’illuminé Ferrara lui-même qui a pris à l’époque le pseudonyme Jimmy Laine et dont le simple choix de rôle questionne); une seconde dans son appartement par un cambrioleur abusant de son traumatisme. Qu’elle tue, dont elle découpe le corps avant de prendre son pistolet pour se venger des hommes ainsi que de ce monde d’hommes où elle a rencontré le diable. Thana, qui sème la mort dans la mégalopole, devient incidemment la machine robotisée que son entourage cherchait à conditionner à travers un travail à la chaîne basé sur la répétition des gestes (elle repasse plusieurs fois une chemise avec le fer qui lui a permis de se défendre de son second agresseur). Parce que s’il est question de violence et de vengeance, il est question d’asservissement et d’aliénation (d’où le fait qu’elle s’en prenne à son patron).
L’ange de la vengeance, c’est avant tout la rencontre avec une actrice sensationnelle: l’incroyable Zoe Lund (qui s’appelait encore Zoe Tamerlis), venue du mannequinat et qui venait d’avoir 17 ans. Sans les mots pour exprimer ce qu’elle ressent, son personnage traumatisé, passant de frêle ingénue à sanguinaire meurtrière, parvient à transmettre des émotions viscérales par la simple intensité de son regard. Icône underground, elle co-écrira plus tard le scénario de Bad Lieutenant du même Ferrara où elle jouera une droguée déchirante et même, selon ses dires, supervisera des scènes intégrales. Elle réalisera également un court métrage hallucinant d’intelligence (Hot Ticket, 1993). Porté par cette osmose entre Ferrara et Lund, le film s’inscrit dans un genre en vogue, presque codifié, qu’il s’agira de détricoter: le sempiternel film d’autodéfense des années 70. Mais plus qu’aux vigilante comme Justice sauvage (Phil Karlson, 1973) ou Un justicier dans la ville (Michael Winner, 1974), ayant donné lieu au sous-genre du rape and revenge comme Week-end sauvage, de William Fuet et Viol et châtiment, de Lamont Johnson, c’est vraiment à Taxi Driver de Martin Scorsese (1976) auquel on pense devant L’ange de la vengeance, Ferrara filmant New York en mégalopole aux mêmes allures de moderne Enfer de Dante. Il consolide même cette filiation jusque dans la citation de la simulation de tirs devant un miroir ou le carnage final où Thana apparaît en uniforme religieux symbolique, celui d’une nonne en hommage à ses sœurs.
Dans cette partie d’ailleurs, l’utilisation des ralentis et la singularité du personnage principal muet se révèlent sans doute redevables à Carrie de Brian de Palma (1973), voire à Thriller – en grym film, de Bo Arne Vibenius (1974). Un thriller très impressionnant, réalisé par l’assistant de Bergman sur Persona et L’heure du loup (beaucoup considèrent le cinéaste suédois à la base des rape and revenge grâce à La Source), qui a servi d’inspiration à Quentin Tarantino pour le personnage borgne de Elle Driver (Daryl Hannah dans Kill Bill). Ici, chaque fois que Thana sort son flingue, on entend des accords obsédants de saxophone que l’on doit à Joe Delia, compositeur également présent sur Bad Lieutenant ou Body Snatchers. Il fait partie de la Ferrara’s team au même titre que Nicholas St John, ami d’enfance et scénariste attitré de la première période (de Driller Killer à King of New York en passant par The Addiction).
18 août 1982 en salle | 1h 21min | ThrillerDe Abel Ferrara | Par Nicholas St. John Avec Zoë Lund, Albert Sinkys, Darlene Stuto Titre original Ms. 45 |
18 août 1982 en salle | 1h 21min | Thriller

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