Kikiveut de l’enfance chaos?

L’enfance chaos, parlons-en: Cria Cuervos, Le tombeau des lucioles, L’enfance nue, Allemagne année zéro, Les quatre cent coups, Toto le héros, Los Olvidados… mais ceux là, on les rabâche assez dans les livres et les tops pour ne pas en remettre une couche. Accueillons donc les vilains petits canards, ceux qu’on a foutu au piquet et qui méritent malgré tout quelques beaux encouragements.

Viva la muerte (Fernando Arrabal, 1971)
Pour illustrer son enfance durant la guerre civile espagnole, Arrabal n’a pas le choix et court tourner en Tunisie au début des années 70. Fando, son alter-ego, est un élève médiocre, perturbé, couvert par une mère tantôt douce, tantôt féroce, l’incarnation d’une trahison secrète. Le garçon s’enfonce dans des rêveries immondes, où la merde, la terre et le sang se confondent. Des rêveries morbides, mais des rêveries de gamins malgré tout. Le désir, la mort, l’œdipe, l’absence du père: plutôt que la psycho de bazar, Arrabal se carapate sous une forme brute, d’une crudité étincelante, qui électrise. Impossible d’oublier les yeux du petit Mahdi Chaouch, la beauté à double tranchant d’Anouk Ferjac et sa transe finale, les dessins d’Arrabal, la comptine danoise Ekkoleg, les images d’animaux sacrifiés ou croqués (pour de vrai…), d’opération à coeur ouvert… zéro cadeau chez Fernando.

Un enfant dans la foule (Gerard Blain, 1976)
Dans un clair-obscur poisseux, un enfant se liquéfie de larmes à l’arrière d’une voiture. Ses parents, sa sœur, ne le regardent même pas. Chaque semaine, c’est toujours la même histoire pour le petit Paul, qui va traîner encore longtemps ce non-amour absolu. Plus tard, il ira chercher cet amour chez ses camarades, chez les hommes, chez les femmes. En y mettant beaucoup de sa propre expérience, Gerard Blain observe très durement cette quête d’attention et d’affection dans un Paris occupé. Une image sidérante: le jeune héros, trouvant plus mal aimé que lui, réconforte d’un geste une prostituée tondue à la libération.

Jeux interdits de l’adolescence (Pier Giuseppe Murgia, 1977)
On ne pourrait plus faire un film comme La Maladolescenza. On ne pourrait pas non plus l’éditer, en parler, le projeter. Pas une plainte, mais un constat. Durant l’ère «pedophile we can» des années 70, l’Italie (pourquoi surtout l’Italie? mystère…) s’empare du phénomène à sa façon dans l’espoir de singer La petite de Louis Malle (autre grand réalisateur de l’enfance chaos qu’on aurait pu citer ici: Zazie dans le métro, Au revoir les enfants, Le souffle au coeur…). Une sorte de teensploitation inimaginable aujourd’hui, qui ne s’embarrassait pas de sexualiser enfants et ados: L’immoralita, La orca, Nené, La bambina, Piccole Labra… Le malaise que procure La maladolescenza, bien qu’aucun adulte ne soit dans les parages, sera donc proportionnel à votre tolérance filmique. Égérie de cette génération trop libre, Eva Ionesco (qui n’a jamais reparlé manifestement du film) y joue un poupon pervers se glissant entre un couple sado-maso en culottes courtes: elle, victime amoureuse revenant à la charge (Lara Wendel, qui finira scream-queen dans le bis italien agonisant); lui, un jeune homme malfaisant et violent (Martin Loeb, frère de Caroline, vu dans Les petites amoureuses d’Eustache). Qui était ce Murgia derrière la caméra? Comment le film a t-il pu être fait et comment? Beaucoup de questions sans réponses pour une œuvre dont il est difficile de nier tant sa beauté plastique (tout se déroule dans une forêt de contes) que la radicalité de sa mécanique: cette enfance, soi disant si innocente, instaure déjà sur des rapports de force et d’humiliation qui n’ont rien à envier à ceux des adultes. Bref, si vous êtes prêt à mettre 4 paires de gants avant de voir la chose, ce film unique en son genre saura germer comme une satané fleur du mal.

Barnens O (Kay Pollak, 1980)
Cool kid des 80’s, tu perds ton chemin: dégoûté par le monde des adultes et refusant d’affronter sa puberté, un gamin en révolte fugue et connaîtra désir et humiliation sur un parcours fort escarpé. Le chemin initiatique fera malgré tout son œuvre, jusqu’à l’amener sur les rives d’une phase punk annonçant l’âge rebelle. Interdit dans de nombreux pays en raison d’un plan de nudité malheureuse (et il faut le dire, particulièrement déplacée), Barnens O mêle onirisme (Jean Michel Jarre à fond les ballons!), tendresse et crudité avec une verve sans égale. Et sa scène finale ressemble beaucoup trop à celle de Morse pour que Tomas Alfredson puisse nier le clin d’oeil.

L’enfant miroir (Philip Ridley, 1990)
Bien que le film est fait office longtemps de rareté, on a pu apprécier recemment sa résurrection sur quelques supports ronds et plats. Si on peut appeler un film pareil un miracle, on pourrait. Pourtant The reflecting skin est lent, ouvertement déroutant, truffé de question sans réponses, parfois même mal aimable à souhait. Les ombres de Lynch et de Laughton serpentent ces champs de blés trop dorés pour être vrais, où la lumière n’arrive pas à chasser toutes les ténèbres de cette Amérique 50’s semblable au tableau American Gothic. Il y a un gosse qui croit un peu trop aux vampires, une veuve tragique (Lindsay Duncan, terrible), un fœtus en décomposition, un flic avec une main en plastoc, des enfants morts, une grenouille qui explose. Ridley assemble un puzzle de bizarreries et de névroses, mais préfère un lyrisme échevelé à la pose froide: le score de Nick Bicât, au delà du réel, est un traumatisme à lui seul. Comme le résument si bien les dernières images crépusculaires, tout est beau et terrifiant à la fois. Même si on partage une totale sympathie pour les films suivants du cinéaste (Darkly Noon et Heartless), celui-ci ne fera jamais mieux que ce premier film.

Leolo (Jean Claude Lauzon, 1992)
Une météore, yep. Du genre dont on on se souvient toute sa vie. Leolo, petit montréalais issu d’une famille pauvre, s’imagine italien, parce que peut-être son père serait un Sicilien qui aurait giclé dans une tomate, parvenue par mégarde dans l’entrejambe de sa maman. Peut-être oui. Et il y a cette phrase pioché dans un livre trouvé, qui lui sauvera la vie. Ou pas. Leolo est un film qui rêve de l’ailleurs les pieds dans les ordures. Mais Lauzon ne tape pas dans le trash rigolard ou ne se lamente pas sur le sort de ses personnages: il ne recule ni devant la douceur, ni devant le scabreux, cadrant le tout comme un poème torve. C’est cet équilibre hallucinant, entre l’effroi et le rêve, qui fait de Leolo un film précieux et fou. Et sans équivalent.

Olivier Olivier (Agnieska Holland, 1991)
Ignoré par la critique de l’époque pour des raisons il faut l’avouer, assez discutables, c’est sans conteste le plus beau film de sa réalisatrice, son préféré aussi. «J’ai le sentiment qu’une réalité magique est entrée dans ce film». Et elle a raison. Un enfant disparaît, laissant sa famille à l’agonie. Quelques années plus tard, celui-ci réapparaît en fleur de trottoir bien bavarde. Holland inspecte la décomposition puis la réparation d’une famille dans un chaos étrange, qui n’exclut pas le fantastique ou les retournements de situation inconfortables. Au détour de cette excursion française, la cinéaste y retrouve l’étrangeté vibrante et l’émotion à fleur de peau de son camarade Krzysztof Kieslowski. La magie polonaise sans doute.

The Butcher Boy (Neil Jordan, 1997)
Dans des sixties encore hantées par la peur de la bombe, un rouquin de 12 printemps fait les 400 coups, glissant petit à petit dans une violence de plus en plus incontrôlable. Il parle beaucoup, adore emmerder les bourgeois du coin, survit à une vie de famille sordide: d’un film de gosse difficile, Neil Jordan en fait une espèce de ballade primesautière où il attire la sympathie sur ce qui s’annonce comme un psychopathe en devenir. Il y a du Orange Mécanique dans ce regard sardonique sur une vie brûlée, où les institutions, du pensionnat et ses prêtres pédo jusqu’à l’asile et ses électrochocs, ne sauveront pas ce lutin ultra-violent, qui voit apparaître la Vierge Marie (incarnée par Sinead O’Connor!) dans ses moments illuminés.

Ma vie en rose (Alain Berliner, 1997)
Malgré tous les débats mis en place sur le transidentité ces dernières années ainsi que la montée au pinacle du joli (mais un peu froid, sorry) Tomboy, ce petit film belge déjà très avisé a été curieusement laissé sur le bord de la route. Une famille bien sous tout rapport (alerte Michèle Laroque) voit leur peutiot, Ludovic, persuadé d’être une fille. Par peur des regards et de la réputation, les parents, d’abord distraits, vont y mettre un stop, et le climat va alors s’alourdir entre l’enfant (incroyable Georges du Fresne) et son entourage. Alain Berliner (qui ira tourner une niaiserie avec Demi Moore trois ans plus tard) trouve le ton juste, entre la légèreté apparente (le kitsch comme refuge) et les situations incisives, épinglant le rejet et la bêtise de la sacro-sainte norme.

L’été où j’ai grandi (Gabriel Salvatores, 2003)
Très joli tour de force du pourtant assez sage Gabriel Salvatores, son seul coup d’essai un tant soi peu chaos remontant à sa mignardise cyber-punk Nirvana (1997). Dans l’Italie rurale des années 70, un gamin galopant dans des champs à perte de vue découvre un trou aménagé dans le sol, où se terre une étrange silhouette. Pas le trou d’Alice mais presque, puisque un choc inattendu va faire basculer son regard sur le monde des adultes, et faire naître une amitié interdite sous le cagnard. Virevoltant et lyrique à l’occasion, posé et troublant quand il le faut, comme si l’on passait de Spielberg à Malick, L’été où j’ai grandi était hélas passé inaperçu à sa sortie, excepté pour quelques regards bien avisés.

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