[JEAN-FRANÇOIS DAVY] Censure etc.

Pape des comédies paillardes et érotiques (Bananes mécaniques ; Prenez la queue comme tout le monde), le réalisateur Jean-François Davy a toujours envisagé le cinéma comme une découverte permanente. Pour lui, ses films ne sont qu’une succession de premières fois. Et si nous questionnions le réalisateur du cultissime Exhibition (1975)? Fidèle à sa réputation, il nous a répondu avec une franchise et un courage inouïs.

Comment avez-vous découvert la sexualité au cinéma ?
Jean-François Davy : Je viens d’un milieu petit bourgeois. J’ai eu une éducation judéo-chrétienne et j’ai été élevé dans un milieu très catholique avec l’idée prégnante de la fidélité avant le mariage et donc qu’il fallait arriver vierge avant de se marier. Tout a viré vers l’âge de 17 ans, lorsque j’ai perdu la foi brusquement. J’étais très curieux sur tout ce qui tournait autour de la sexualité. J’avais 15 ans en 1960 et les photos pornographiques, venant de Scandinavie ou des États-Unis, se refilaient sous le manteau. Ça circulait au collège, de façon clandestine. Je me souviens avoir été très impressionné par cette imagerie. Par la suite, j’ai essayé d’en faire en tant que cinéaste. J’ai commencé en affirmant des velléités d’auteur. J’ai fait L’attentat, mon premier film, très personnel. Assez vite, je me suis intéressé à l’érotisme au cinéma pour deux raisons. La première, c’est que c’était un moyen de faire des films, à l’époque. L’érotisme commençait à gagner les écrans de façon très soft. Faire du cinéma serait beaucoup plus facile et accessible si j’intégrais le paramètre érotique. J’avais une vraie curiosité pour ça. Dès L’attentat, bien que ce soit un film d’auteur, j’avais envie de déshabiller une des comédiennes du film et je l’ai fait. Ça a été un moment assez excitant. Sur mon second film, le producteur était d’accord pour le financement à condition qu’il y ait des scènes de sexe. C’est amusant parce que le titre était Traquenard et le producteur l’a finalement appelé Traquenard érotique au moment de sa sortie. Je me suis bagarré contre ça parce que je trouvais l’idée un peu stupide. Il a malgré tout joué là-dessus pour décrocher le spectateur. Anna Gaël à l’époque une jeune starlette posant nue dans Lui jouait dedans. J’avais 21 ans quand j’ai fait ce film. Et l’idée de la déshabiller me fascinait.

Votre parcours est intéressant parce que vous avez connu toutes les représentations de la sexualité au cinéma.
Jean-François Davy : Effectivement. Mon évolution par rapport à l’érotisme a suivi l’évolution du cinéma. Quand j’ai commencé à m’intéresser à l’érotisme, c’était peu fréquent dans le cinéma français. Ensuite, j’ai eu l’idée très simple – mais pas dans l’air du temps – d’injecter de l’humour dans l’érotisme. Ça donne les comédies paillardes que j’ai faites sous la forme d’une trilogie. Le lien, c’était les mêmes acteurs. Je reprenais un peu le principe des suites. J’ai tourné Bananes mécaniques, Prenez la queue comme tout le monde et Q – le gros lot où je mélangeais de façon plus intime la cocasserie paillarde au sexe. J’ai fait cette trilogie après avoir fait un film fantastique, Le seuil du vide, en 1971. J’ai arrêté ma première carrière avec Chaussette surprise et Ça va faire mal, deux comédies loufoques qui plaidaient pour le non-sens et l’absurde. J’ai arrêté ma carrière à ce moment-là parce que je m’étais pris des gamelles. J’ai dû payer très cher parce que j’étais mon seul producteur. Donc après avoir connu un énorme succès avec Bananes mécaniques (1 million d’entrées) et Exhibition (3 millions), j’ai vécu le revers de la médaille et j’étais dans une merde financière énorme. J’en ai profité pour m’intéresser à l’édition vidéo qui démarrait. Et ça m’a complètement absorbé pendant 20 ans. Je me suis consacré à l’édition, à la fabrication de cassettes. Je suis même devenu industriel, ça a été une expérience de vie un peu longue mais formidable. Pendant que je travaillais comme éditeur, je nourrissais toujours le désir de revenir à la réalisation parce que c’était ma passion. Je pense qu’il ne faut jamais perdre ses rêves d’enfant, ses ambitions de jeune homme. Pour reprendre une phrase de Liv Ullmann que je trouve très jolie : « j’ai en moi une petite fille qui refuse de mourir« . J’ai tendance à dire la même chose. Quand j’ai pu revenir au cinéma, à la force du poignet, parce que ça a été très dur de revenir là où on ne vous attend plus, et on vous y attend encore moins lorsque vous y avez été, ça n’a pas été si évident. Des amis comme Claude Berri et Claude Lelouch avec lesquels je travaillais voyaient en moi l’éditeur vidéo et pas le cinéaste. Ce regard était un peu général. Je suis revenu avec Les aiguilles rouges, un film très personnel basé sur un souvenir adolescent. Je l’avais dans la tête depuis l’âge de 15 ans. En revenant au cinéma, j’ai fait ce qu’aurait dû être mon premier long-métrage. J’ai fait mon premier film à 60 ans, quelque part. Se replonger dans cette époque a été un bain de jouvence. Il a été plutôt bien accueilli en DVD et a eu de bonnes audiences sur Canal. Mais, en salles, sans doute pour des raisons marketing, il n’a pas trouvé sa place. Comme j’étais encore mon propre producteur, j’en ai bavé, ça a été un peu compliqué.

Pourquoi avoir abandonné le genre ?
Jean-François Davy : J’ai été contraint de quitter l’érotisme au cinéma à cause de la loi X qui a enfermé la représentation de la sexualité explicite ou non-explicite dans un ghetto. Du coup, ça a rendu la réalisation d’œuvres un peu ambitieuses quasi-impossibles. Je dis quasi parce que je trouve étonnant que depuis cette loi qui date de 1975, il n’y a pratiquement rien eu de passionnant dans le cinéma érotico-pornographique. C’est un genre qui est très vite entré dans une usine à images sexuelles ayant pour seul objet de provoquer l’excitation du spectateur. Masculin ou féminin, quoiqu’en disent certains. Aujourd’hui, j’ai deux projets qui reviennent à cette période avec de grands comédiens qui sont prêts à jouer le jeu mais c’est plus difficile. Si aujourd’hui on met de la pornographie, on va être interdit aux moins de 18 ans. Les circuits ne vont pas sortir le film. Le DVD est un peu moribond ; j’exagère mais ce n’est pas un support suffisamment fort, économiquement, pour amortir un film. Il reste la télévision payante, comme Canal+, les seuls à s’impliquer dans la pornographie. Les achats sont dérisoires par Canal+ et ce n’est pas avec ça qu’on peut faire un film. La question qu’on se pose aujourd’hui : c’est à qui le montrer et de quelle manière ? Et si on le montre uniquement par Internet via des téléchargements légaux ou illégaux, ce n’est pas suffisamment fiable. Paradoxalement, les raisons économiques qui m’ont poussé à aller vers le cinéma érotique et ensuite pornographique dans les années 70, c’est un peu l’inverse aujourd’hui. Aujourd’hui, je rêverais de pouvoir refaire un film comme Prostitution par exemple. Le sujet (la manière dont les femmes monnaient leur sexualité) m’intéresse beaucoup. Déjà parce que j’adore le sexe, j’adore les femmes et je connais bien mieux leur sexualité maintenant qu’à l’époque où j’ai fait Exhibition. Dans les années 70, c’était vraiment une curiosité vierge qui m’a donné envie de me lancer là-dedans.

Avez-vous des souvenirs de scènes de sexe marquantes au cinéma ?
Jean-François Davy : Bien sûr, il y en a quelques unes. Je pense au viol sur un canapé dans Les chiens de paille, de Sam Peckinpah. Le silence de Bergman m’a beaucoup impressionné sur le plan érotique. Je me souviens d’une scène où les personnages font l’amour dans un cinéma. J’ai des souvenirs très forts qui proviennent de cette période adolescente parce que lorsqu’on a 16 ans et qu’on découvre à la fois l’érotisme et le cinéma, il y a quelque chose de particulier. Une érotisation de l’image par le cinéma. Quand on montre la sexualité au cinéma, il y a un phénomène amplificateur qui fait que sa puissance a un impact qui fait peur. L’érotisme est présent dans tous les arts, depuis toujours, et ça n’a jamais posé problème : littérature, poésie. Au cinéma, ça choque et c’est en conflit avec les mœurs. C’est lié au pouvoir érotique très fort de l’image, à son pouvoir de suggestion impactant.

Que faut-il éviter en tournant une scène de sexe ?
Jean-François Davy : Les pièges, il n’y en a pas vraiment. Sinon, la médiocrité. Je ne crois pas trop à la vulgarité. Elle vient du regard des autres sur l’érotisme. Je crois que tout est permis. J’ai tout vu, parce que quand j’étais éditeur vidéo, j’ai démarré par des films érotiques qui ne me coûtaient rien. Je dirais que ce qui est déprimant dans ce cinéma, c’est le manque de talent, ce sont ceux qui font n’importe quoi, de manière mécanique. Il y a rien qui me dérange, y compris les codes liés au cinéma X actuel. Quoique. Ce que je n’aime pas trop, c’est que les jeunes ont tendance à apprendre la sexualité à travers le cinéma X et donc à travers une codification qui n’est pas naturelle. La vraie sexualité n’est pas tellement photogénique ; donc, pour la rendre excitante, on recourt à des artifices qui faussent un peu la vision que les jeunes ont de la sexualité. Maintenant, jouir en dehors de sa partenaire, c’est normal parce que ça se passe comme ça dans les films porno. L’éjaculation faciale passe pour une pratique classique… C’est dommage parce que j’observe ça chez beaucoup de jeunes et même des jeunes partenaires puisqu’il m’arrive d’avoir des femmes jeunes dans ma sexualité et je m’aperçois qu’elles ont des attitudes qui manquent beaucoup de romantisme. Il arrive que certains aient des relations sexuelles, juste pour un soir, sans qu’il y ait de sentiment du tout. C’est une pulsion étrange, qui vient de l’inconscient, et très contemporaine. J’ai des copines qui considèrent que passer une nuit avec un homme, ça n’implique pas et donc ça n’engage pas. Elles ne veulent pas revoir la personne, prendre son numéro de téléphone… Après tout, pourquoi pas. Mais c’est vrai qu’il y a quelque chose de très excitant dans la rencontre d’un soir, dans cette espèce d’échange, sans la parole.

Pourquoi, selon vous ?
Jean-François Davy : Ce qui provoque ça ? Une société de plus en plus répressive. Je ne sais pas si c’est lié au SIDA. Je me pose la question… Il y a eu la parenthèse enchantée, cette période entre la pilule et le droit à l’avortement et l’apparition du SIDA. Ça a duré une dizaine d’années. La sexualité paraissait beaucoup plus libre. En même temps, il n’y a jamais eu autant de boîtes échangistes qu’aujourd’hui. C’est en vogue. Mais qui dit «boîte échangiste», dit «usage du préservatif». Dans les années 80, j’ai perdu beaucoup d’amis homosexuels à cause du SIDA. La nouvelle génération a grandi avec le SIDA, a le réflexe de mettre un préservatif. Les jeunes sont plus habitués. Ma génération a beaucoup plus de mal avec le préservatif. C’est psychologique, car on peut avoir une sexualité très épanouie avec un préservatif. Mais c’est vrai qu’on est un peu plombé par ça. Ce regain de puritanisme est, je pense, plus lié à la politique. La liberté sexuelle est antinomique de la famille. La cellule familiale est une valeur refuge par rapport à l’éclatement des utopies, à l’espoir que certains avaient dans le communisme, y compris dans le système capitaliste à cause de la crise et de la mondialisation. L’amour, la fidélité, l’idée romantique que la sexualité passe avant tout par les sentiments amoureux sont des valeurs qui reprennent de la force. Je ne sais pas vers quoi on va avec tout ça, sans doute vers une hypocrisie qui existait avant 68.

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!