
Le trésor des îles chiennes (1990)
Un groupe de mercenaires est embauché pour remettre en route une usine qui fabrique une nouvelle source d’énergie. Mais les risques d’accident sont énormes, la production ayant déjà cessé à la suite de la contamination de la plupart des ouvriers. Arrivés sur l’île, les mercenaires prennent la route, semée d’embûches. Leur parcours, qu’on soupçonne voué à l’échec dès le départ, rappelle celui du Salaire de la peur, en plus abstrait : leur voyage est surtout intérieur, tandis qu’ils reçoivent régulièrement des nouvelles de l’extérieur par radio, laissant au spectateur le loisir d’imaginer les séquences les plus spectaculaires («les insurgés investissent la citadelle») non tournées faute de budget. A la fois monumental et contemplatif, c’est l’un des premiers films éclairés par Darius Khondji.
«Après Morituri, je me suis dépêché d’écrire un autre scénario, Le trésor des Iles chiennes. J’étais très intéressé par le cinéma de genre si on peut dire, mais à ma façon. C’est comme en poésie, ou peut écrire une élégie, des sonnets ou une ode, ça change, même si le sujet est le même. Et le genre est une vraie source d’inspiration, au sens où c’est un véhicule: selon qu’on se déplace en moto, en jet ou en bus, le voyage se passe différemment. Disons j’aime vampiriser les genres. Le trésor des iles chiennes est une espèce de film d’aventures, qui est hanté (un petit peu comme tous mes films) par la figure du vampire, mais pas directement.

Après beaucoup de difficultés, le film n’a été tourné qu’en 89 pour 3 millions de francs. Entre-temps, j’avais rencontré Darius Khondji et le décorateur Jean-Vincent Puzos avant de partir tourner au Portugal et aux Açores. Ça a été une vraie aventure, et une révélation. Moi qui avais l’habitude de tourner 20 à 30 plans par jour, là, c’était plutôt entre 1 et 5. Darius s’appliquait avec une grande intensité, mais il le faisait avec une certaine lenteur. Il me disait: «On a fait 5 minutes utiles». C’est comme ça que j’ai découvert le plan séquence – quitte à tourner du Cinémascope comme du Super-8 grâce à la caméra Arri 2-C. C’est une caméra de guerre qu’on avait bricolée en cinémascope. Chroscicki de Technovision, par sympathie pour le projet, nous a fait des réductions de 80% sur les tarifs de location pour la caméra et les objectifs. On a tourné en cinémascope noir et blanc, c’était vraiment un voyage dans un autre cosmos. Comme on n’avait pas de budget, MKB Provisoire a fait la musique du Trésor des iles chiennes et on s’est jetés dans le vide, et en fin de compte, la partition sonore joue un rôle essentiel dans le film.

Le film a été mal reçu. Aucune section de Cannes n’en a voulu. Finalement, on a eu de la chance d’être sélectionnés à Belfort grâce à Philippe Arnaud, critique des Cahiers du cinéma. On a eu le Grand Prix du Jury à Belfort, et Frédéric Strauss, alors jeune critique a fait un très beau dossier dans les Cahiers du Cinéma pour la sortie en avril 91. Dans le même numéro, il y avait un dossier sur le Parrain 3, sur Edward aux mains d’argent et… nous, on avait 8 pages comme film découverte! A la suite du dossier dans les Cahiers, les gens se sont mis à venir aux projections de presse. Il y a eu un peu d’affichage sauvage, le film a été un peu vu, mais a vraiment ressuscité deux ans plus tard lors d’un concert de MKB Provisoire au Passage du Nord-Ouest, suivi d’une projection du film (ou l’inverse). Mais ce film vampire a fini par traverser le temps.



