[INTERVIEW ANNA MOUGLALIS ET THOMAS JOLLY, QUEER PALM À CANNES]

Installée sur la Croisette depuis maintenant seize ans, la Queer Palm, prix célébrant chaque année un film pour ses thématiques et représentations LGBTQ+, atteint cette année son record, avec une vingtaine de films éligibles. Pour les départager, un jury de cinq artistes parmi lesquels Raya Martigny, Jehnny Beth et André Fischer, présidé par le duo Anna Mouglalis et Thomas Jolly. Comment alors départager ces propositions artistiques et représentations essentielles sous le joug d’un contexte politique fascisant de plus en plus virulent ? Les co-président·e·s du jury esquissent, pour le chaos, les premiers éléments de réponse.

Le jury que vous présidez a pour objectif de célébrer un film pour ses représentations queer. On sait le terme très trouble, propice aux interprétations et évolutions. Comment définit-on ce que l’on cherche par « film queer » ? Et plus encore, le définit-on vraiment ?
Thomas Jolly : Effectivement, c’est un terme qui peut porter à confusion, mais ce que je crois important, c’est que même s’il a été péjoratif au XIXᵉ siècle, en caractérisant les personnes dites étranges, bizarres, moi, ce que je trouve intéressant, c’est que ces films représentent des façons d’être au monde. Donc, il est important qu’elles soient représentées, parce que dans l’art, dès qu’on voit, dès qu’on représente, alors les personnes qui existent dans le réel se sentent appartenir au « grand nous ». C’est à cet endroit-là, dans les films qu’on va voir, que j’attends, que je vais poser mon regard en tout cas.
Anna Mouglalis : C’est l’appropriation des insultes, à retourner contre un monde hétérosexuel, le système politique de l’hétérosexualité, c’est ce qui me plaît énormément dans le fait de participer à ce jury. Parce que ce sont effectivement des récits qui viennent remettre en cause ce qu’on nous impose comme un universel et qui, on le sait bien, ne l’est pas. Donc, pour moi, c’est hautement politique, et tout ce qui est queer est nécessairement politique.

Ce serait donc une définition très large, au sens de ce qui va contre, de ce qui est subversif ?
A.M. : Oui, c’est dans ce sens-là. C’est contre les récits qui nous imposent une norme et dans laquelle, en fait, personne ne se retrouve, à part les bons élèves du patriarcat.
T.J. : En tout cas, on ne peut pas tous être dans ces récits-là.
A.M. : Ni en tant que femme, ni en tant que personne non blanche, ni en tant qu’homosexuel·le. En fait, il y a un moment où on se retrouve à être une putain de majorité à ne pas se retrouver dans la norme imposée.

2026 marque par ailleurs un record de représentations queer, avec 22 films en lice pour le prix que vous décernerez, dont sept en compétition officielle. Est-ce justement le signe que la marge devient centrale ?
T.J. : Ça va rebondir sur ce que vient de dire Anna : est-ce que la marge n’est pas finalement une majorité ? C’est-à-dire qu’on a une grande diversité de façons d’être au monde, et que c’est de plus en plus, visiblement, un sujet représenté au cinéma, mais pas que : à l’opéra, au théâtre, dans le jeu vidéo… Et je pense que c’est plutôt un bon signe de pouvoir avoir cette ouverture de représentation, afin qu’on puisse se reconnaître.
A.M. : Et il ne faut pas baisser la garde, je dirais, parce que quand tu parles de jeux vidéo, de littérature, de musique, de théâtre, d’opéra, de danse, tous ces endroits-là sont aujourd’hui attaqués. On sait que, par exemple, Bolloré a acheté des moyens de production et est en train de mener une offensive sur les moyens de distribution. On entend beaucoup à propos de tous ces objets culturels, médiatiques : « Mais ne vous inquiétez pas. La preuve, il y a 22 films queer en compétition. » Mais pour combien de temps encore ? Je ne sais pas ce qu’on nous prépare, mais ça ne sent pas bon du tout. J’espère qu’il va y avoir une résistance. Ce qu’il se passe dans le monde de l’édition est plutôt positif : des auteurs qui vendent beaucoup de livres s’allient avec d’autres qui en vendent moins pour refuser certaines conditions de publication, mais il s’agit de beaucoup moins d’argent.

Justement, vis-à-vis de cette présence record ambiguë, questionnable : beaucoup ont commenté la surprésence de films dits « du Nord », avec un délaissement des cinématographies latino-américaines, africaines, océaniques, etc. Sans aller jusqu’à parler d’homonationalisme, ces questionnements entrent-ils en compte dans votre approche de ces films ?
A.M. : Pour l’instant, nous n’avons pas vu un seul film. Mais est-ce qu’on a déjà des biais ? Bien sûr ! Forcément ! Enfin, moi, j’en ai. Certaines fois, ça coïncide, certaines fois pas. L’essentiel, c’est de se laisser embarquer.
T.J. : Et on va en débattre, puisqu’on est plusieurs au sein de ce jury, et c’est bien aussi la richesse de cette petite formation pendant dix jours. J’ai hâte de ces échanges.

Est-ce finalement là, dans ce qui continue de faire exception (nouvelles formes de récits, représentations queer, racisées) qu’il y a à chercher de l’offensivité derrière la façade que nous abordions ?
A.M. : On a la chance, nous, de voir des films dans toutes les sélections. Il y a des films qui viennent de l’ACID, de l’Officielle, de la Quinzaine, d’autres à la Semaine de la Critique… Des nouveaux récits ? C’est surtout que le cinéma est souvent très réactionnaire parce que même un tout petit film coûte très cher. Réussir à le faire produire, distribuer, le présenter en festival, c’est un sacré parcours du combattant. Mais il y a quand même des objets qui arrivent quasi intacts.
T.J. : Et s’ils sont là, c’est qu’ils ont traversé tout ça. On est là, déjà, pour accueillir tous ces objets. On va décerner une palme, soit, et on ne sait pas encore à qui. Mais par contre, ces films existent. Ces films sont là. On dit « les nouveaux récits », mais en fait, ce sont des récits très anciens. Les questions d’être au monde de manière diverse, ça ne date pas d’aujourd’hui. Par contre, qu’ils puissent être là, qu’ils puissent être vus, sélectionnés, primés ? Je pense que le combat, l’enjeu politique, il est là.
A.M. : Parce qu’il y a toujours quand même une invisibilisation de ces récits-là, et je pense que c’est important de les soutenir, parce que ça vient raconter un état du monde. Ce sont des gestes qui, parce que les choses se durcissent, qu’il y a une vraie offensive, ont quelque chose de révolutionnaire. C’est ce qu’il y a de particulier avec la Queer Palm par rapport aux autres prix, qui sont a priori plus artistiques.

Va-t-on justement plutôt chercher le « bon film », ou la représentation qui compte, qui doit être mise en avant ?
T.J. : Qu’est-ce qu’un bon film ? C’est la grosse question. C’est la Queer Palm, je crois que ça se dit un peu tout seul. À l’heure où nous parlons, nous n’avons pas de feuille de route. Justement, laissons-nous happer par les aventures cinématographiques qui nous sont proposées et vivement qu’on en parle. Parce qu’il y a des années où la Queer Palm a été décernée à un film qui avait aussi un prix en compétition officielle. Mais ça peut être différent chaque année.

Vous n’avez pas de feuille de route, mais j’imagine que vous avez un bagage de références et de goûts en matière de cinéma queer. Quels sont vos films de chevet queer, ceux qui guident votre vision de ce cinéma ?
T.J. : Quand vous me posez cette question, bizarrement, il ne me vient que des films des années 2000, au moment où je me construisais adolescent. Il y a un film qui s’appelle Party Monster de Randy Barbato et Fenton Bailey, avec Macaulay Culkin de Maman, j’ai raté l’avion. C’est incroyable, c’est sur les club kids. Je me souviens aussi de Rimbaud Verlaine avec Leonardo DiCaprio et Romane Bohringer. Moi, ça m’avait mis par terre.
A.M. : On a eu beaucoup, beaucoup de récits de tragédies. Typiquement, c’est un bon ressort, car c’est du réel et du vécu, parce que la violence est complètement là. Maintenant, on a la chance aussi de voir des amours lumineuses. C’est tout ça dont on va pouvoir parler aussi. My Beautiful Laundrette, L’Homme blessé. Voilà des films où, à chaque fois, on sentait fort l’injustice, la violence. Mais certaines fois, ça vient quand même réassigner à titre d’exemple.

Dans le contexte politique que nous évoquons en filigrane, cherche-t-on justement la radicalité ou l’accessibilité ?
A.M. : Il y a des endroits où il y a eu, par exemple, des quotas. Je ne suis pas complètement contre. Par exemple, dans les universités, ça a été vraiment nécessaire. Maintenant, dans toutes les séries américaines pour ados, il y a quand même une diversité. Mais pour combien de temps encore ? Je ne sais pas. En France, on est vachement en retard, parce qu’il n’y a pas de quotas, peut-être, et parce qu’on pense qu’on est tellement supérieurs qu’on n’a pas besoin de ça. Il y a aussi, par exemple, beaucoup de personnes non queer qui racontent des récits queer avec des acteurs non queer. Moi, ça, par exemple, c’est éventuellement quelque chose auquel je peux être sensible.

« Sensible » dans un sens négatif, ou au contraire d’ouverture ?
A.M. : Éventuellement, qu’on ne prenne pas un mec hétéro pour jouer un homo. Je me souviens de ce film, Philadelphia. C’était énorme que Tom Hanks le fasse, c’était super. Mais on se souvient aussi des Nuits fauves. Cyril Collard n’avait trouvé aucun acteur pour jouer son rôle, donc il l’a fait lui-même. Au final, c’est bien que ça soit dans le film parce qu’on sait que c’est compliqué. On le voit en France : il y a très peu d’acteurs qui font leur coming out, ou on l’apprend une fois qu’ils sont très établis. La norme étant l’hétérosexualité, il fallait pouvoir avoir l’air hétérosexuel.
T.J. : Je pense à cet acteur qui joue dans Jurassic World, Jonathan Bailey, et qui est un des premiers acteurs, je trouve, ouvertement gay. Pourtant, il joue des rôles très divers et ça n’a pas l’air de poser plus de questions que ça. C’est la question de la représentation et de la projection. Il y a une chose un peu étonnante dans l’idée de dire qu’on ne peut pas se projeter sur un acteur qui serait ouvertement gay dans d’autres rôles. Même Vincent Dedienne le disait : il est ouvertement gay et il n’a eu que deux rôles de personnages homosexuels.
A.M. : On le voit même chez les hétéros. Quand Cécile de France commençait à jouer des rôles de lesbiennes en France, d’un coup, dès qu’il y avait un rôle de lesbienne, il était pour elle. C’est-à-dire que même avec des personnes non homosexuelles, d’un coup, on va projeter que c’est ça, l’homosexuel. Alors ce n’est pas la même chose quand c’est raconté depuis son propre point de vue. Moi, je serais sensible au fait que les films soient situés.

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