Si vous êtes sur ce site, c’est que vous avez envie de voir des films qui ne ressemblent à rien de connu et de découvrir des univers résolument singuliers. Dans cette veine, demandez Timothy et Stephen Quay qui, avec un peu de votre temps et de votre curiosité, pourraient devenir vos meilleurs amis. Le travail onirico-maniaco-étrange de ces deux jumeaux, génies de l’animation et maîtres des automates animés, vaut son pesant de cacahouètes. Depuis des décennies, ils bricolent, avec une discrétion à la Svankmajer, des courts-métrages qui ne répondent pas aux normes usuelles et la découverte de ce monde-là, ésotérique, fait de bric, de broc et d’abracadabra, provoque la même réaction que celle de voir Eraserhead, de David Lynch, pour la première fois.
Mieux vaut connaître la fameuse anecdote qui suit les frères Quay avant de plonger dans leur univers ensorceleur. La légende veut, en effet, que sur la rampe de l’escalier qui mène à leur studio (Koninck Studios), une voisine visiblement effrayée par la ressemblance confondante entre les deux frères ait gravé «evil twins» (jumeaux maléfiques). Avant de faire peur à leur entourage, les frères Quay, nés en Pennsylvanie à Norristown en 1947, souffrant d’un étrange mal-être identitaire qui les oblige à brasser différentes nationalités pour expliquer leurs travaux, ont construit cet étrange atelier dans un souci simple et noble: travailler comme des savants fous. Selon les témoignages, cette boutique des horreurs mécaniques ressemble à l’antre d’un alchimiste du Moyen Age. Les tables et les bibliothèques divisent l’endroit en un espace labyrinthique étriqué rempli d’une multitude d’objets: des marionnettes, des miroirs, des bouteilles vides, des appareils photos déglingués, des ouvrages reliés, de vieux membres et des ligaments, des vis et de la poussière.
Avant de s’installer, les jumeaux ont commencé à s’intéresser au cinéma en étudiant les Beaux-arts de Philadelphie, émigré à Londres à la fin des années 70 et intégré le Royal College of Art. Là-bas ils ont réalisé leurs premiers films d’animation à base de marionnettes, sous influence de l’écrivain polonais Bruno Schulz. Peu étonnant que leur art s’exprime sous différentes formes: il peut donner un relief inédit à la publicité, subvenir aux besoins d’un opéra ou servir des documentaires, notamment sur Stravinsky ou Kafka. Essentiellement sur des artistes qu’ils affectionnent. Afin de se distinguer du tout-venant de l’animation sur celluloïds, ils ont par exemple opté pour l’animation image par image et misé sur le sensoriel en faisant ressentir les volumes et la texture des objets. Des objets qui sortent dans leur contexte pour les transcender et leur donner vie. Leur poésie émane du réel et amène à reconsidérer le réel. De la même façon qu’ils refusent tout symbolisme puisque toutes les images sont ouvertes aux interprétations en fonction de la sensibilité du spectateur. Tout est métamorphose, corruption de la matière. Si on devait regarder dans leurs courts-métrages, l’envie de raconter une histoire se trouve surtout dans La rue des crocodiles (85), adaptation horrifiante du roman polonais de Bruno Schultz où une marionnette est esseulée dans une ville mécanique et confrontée aux poupées du diable chères à Browning. Chez eux, les objets sont depuis toujours animés parce que les frères Quay leur donnent une âme. On remarque d’ailleurs souvent dans leur cinéma une propension à recycler des objets déjà utilisés, consommés voire cassés. Comme s’ils donnaient une conscience à une boîte de conserve usagée. C’est de là que découle leur sens du merveilleux.
Suite à cela, en reprenant quelques unes de leurs figures stylistiques, les Quay bros ont signé en 1995 leur premier long métrage Institut Benjamenta, adaptation de la nouvelle de Robert Walser (1878-1956), et… dirigent des acteurs pour la première fois. Le résultat a provoqué la jalousie bienveillante de Terry Gilliam le considérant comme «le film visuellement le plus beau, le plus envoûtant et le plus drôle de ces trois cents dernières années». L’institut Benjamenta en question, délabré et moribond, c’est une école de formation pour majordomes auxquels est perpétuellement enseignée la même et unique leçon. Jakob von Gunten (Mark Rylance), qui vient de s’inscrire, erre parmi les couloirs labyrinthiques de l’institut, essayant de percer les mystères de la vie des occupants hagards de cet étrange établissement dirigé par un frère et une sœur aux moeurs étranges (Gottfried John et Alice Krige). L’histoire, absconse, jouant sur la répétition et la sérialité des actes, des faits, ne raconte rien d’inédit, traduisant de façon métaphorique les ruines de la Grande-Bretagne libérale des années 1990, asservissant les gens. Tout l’intérêt réside dans la capacité visuelle à traduire par des images (flous, inserts, gros-plans) la litanie cauchemardesque, le sens du détail louche et les relations tordues tendance SM. Et en cela, il faut louer l’impeccable équipe technique accompagnant les frères dans leur délire: le chef-opérateur Nicholas D. Knowland, le monteur et musicien Larry Sider et le compositeur Lech Jankowski.
Les jumeaux ont réitéré l’expérience sur L’accordeur du tremblement de terre qui a suggéré qu’ils étaient formidables sur un format court et plus limités sur la longueur. Il faut saluer le travail de Ed Distribution qui les a toujours suivi et proposé une sélection de treize de leurs courts-métrages réalisés entre 1979 et 2003, étalés sur un double DVD, permettant de découvrir, entre autres, les courts Stille Nacht I (88), Stille Nacht II (91), Stille Nacht III (92), Stille Nacht IV (93), La Rue des crocodiles (85), Répétitions pour des anatomies défuntes (87), Le Peigne (90)… Pour les amateurs d’atmosphères baroques et décalées, pas de doute, c’est indispensable.


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