HOMMAGE SATOSHI KON, L’IMPORTANCE DU RÊVE

Hommage à l’immense SATOSHI KON, chantre de la Japanimation, auteur d’œuvres fulgurantes (Perfect Blue, Paprika).

Dans les années 80, Satoshi Kon découvre Dômu, de Katsuhiro Otomo, coup de griffe des années avant le choc nucléaire d’Akira, qui lui donne envie de devenir dessinateur. Diplômé de l’Université des Beaux-Arts de Musashino, il développe ainsi un univers barré aux tentations surréalistes et signe le manga one-shot Kaikisen (en France, Kaikisen, retour vers la mer) – il n’a alors que 27 ans et semble déjà hanté par des obsessions tenaces (la marginalité, l’onirisme, entre autres). De maître à disciple, de star à fan, les rôles s’inversent lorsque Katsuhiro Otomo le repère et l’embauche pour s’occuper du design des décors de l’OAV Roujin Z de Hiroyuki Kitakubo. Pour la première fois, Satoshi Kon découvre l’univers de l’animation et Otomo lui témoigne une nouvelle fois son admiration en adaptant en live son second manga : World Apartment Horror, mélange Polanskien d’angoisse et de burlesque évoquant dans une trame dense l’ostracisme des immigrés au Japon, préfigurant les clochards de Tokyo Godfathers (2003) – les deux films ayant d’ailleurs la même scénariste : Keiko Nobumoto.

Responsable des décors sur Patlabor 2 (Mamoru Oshii, 1993), Satoshi Kon poursuit sa collaboration avec Katsuhiro Otomo à travers le scénario du premier segment de Memories, un long métrage d’animation produit par le studio 4°C : Magnetic Rose, réalisé par Kôji Morimoto, le fondateur dudit studio. C’est non seulement la meilleure partie de l’ensemble mais aussi la plus substantielle grâce à la touche apportée par Satoshi Kon qui a effectué d’inévitables et bienvenues modifications au manga one-shot de Katsuhiro Otomo. C’est ce dernier – un véritable ange gardien – qui lui propose de passer à la réalisation en lui confiant un projet destiné au marché de la vidéo : Perfect Blue, l’adaptation d’un roman de Yoshizaku Takeuchi. Excité par le défi, il accepte et retravaille avec le scénariste Sadayuki Murai le matériau de base. Il a les coudées franches et c’est cette liberté totale qui lui permet de transposer le thriller voyeuriste dans le cadre d’un film d’animation, comme un mélange animé de Lynch, De Palma et de giallo, et d’expérimenter dans un entrelacs de flash-back et de flash-forward. De jeunes cinéastes réalisent l’expression d’une telle créativité. Parmi eux, Darren Aronofsky qui ira jusqu’à reprendre des plans entiers dans Requiem For A Dream (2000).Sur sa lancée, Satoshi Kon propose Millennium Actress, toujours écrit par Sadayuki Murai, qui avec une narration aussi déstructurée que celle de Perfect Blue, offre une variation autour de Boulevard du Crépuscule (Billy Wilder, 1950), l’une des références du Mulholland Drive, de David Lynch. Réalisé deux ans plus tard, Tokyo Godfathers marque une rupture avec ses récentes expérimentations et renoue avec ses premières thématiques en s’attachant à trois sans-abris, profondément affectés par la découverte d’un bébé abandonné dans une décharge. L’année suivante, on lui doit une série télévisée enthousiasmante : Paranoia Agent, comptant treize épisodes remarquablement écrits et animés, à travers lesquels il développe un univers onirique et rend hommage à l’imagination de l’animation.
Comme si cela coulait de source, comme s’il s’agissait de la dernière pièce du puzzle, Paprika, son dernier film, constitue un aboutissement. Un film d’animation unique, aux portes de la quatrième dimension, ayant récemment influencé Christopher Nolan pour Inception. La nouveauté venait du recours à la 3D pour animer les personnages. Pour la dernière fois, Satoshi Kon examinait la dichotomie entre le rêve et la réalité.

Nous l’avions rencontré à l’occasion de la sortie dans les salles françaises de Paprika. Par la suite, il voulait faire, selon ses propres mots, «des films étranges pour les enfants» (lire l’interview ci-dessous), un projet baptisé The Dream Machine. Il n’aura hélas pas eu le temps de mettre en œuvre ce projet. Satoshi Kon décède en août 2010. Il avait pris le soin de rédiger une lettre (bouleversante) à l’attention de toutes les personnes qui l’avaient connu, directement ou indirectement, proches comme fans – que nous publions en intégralité à la fin de l’article. Il faudra se contenter de voir ses œuvres à répétition pour combler cette absence et il faudra s’en satisfaire : le foisonnement est tel qu’il nécessite que l’on y revienne à plusieurs fois avant d’épuiser toutes ses beautés.

Qu’est-ce qui vous a poussé après Perfect Blue à adapter une seconde fois un roman pour Paprika?
Satoshi Kon: A l’origine, Perfect Blue était un film de commande. On m’avait demandé de réaliser ce film alors que pour Paprika (2006), c’est moi qui ai pris l’initiative d’adapter le roman. J’ai toujours été très fan du travail de Yasutaka Tsutsui. Je crois que Paprika a été publié il y a plus de dix ans. Je me souviens qu’à l’époque, je l’avais trouvé extraordinaire et pensais qu’il y avait le potentiel pour réaliser quelque chose d’incroyable. Pendant dix ans, je n’ai fait que trouver les moyens pour l’adapter au cinéma mais ça n’a pas été évident. Jusqu’au jour où on s’est rencontrés pour un débat sur une revue et il m’a lui-même proposé de réaliser cette adaptation. Très étrangement, lorsque je l’ai rencontré, j’ai senti que j’avais une sorte de destin un peu mystérieux avec lui. Je ne saurais pas vous l’expliquer en d’autres termes.

Est-ce que vos rêves, ou plus précisément vos cauchemars, ont été une source d’inspiration pour Paprika?
Satoshi Kon : Ce qui me fascine dans le rêve, c’est l’idée que cela puisse provenir de notre inconscient. Je pense qu’il y a beaucoup de possibilités d’interpréter le rêve mais il existe une grande part de mystère. Quand on explique un rêve, il faut connaître le contexte personnel du sujet. Par exemple, comment il a vécu son enfance, son adolescence, se renseigner sur la façon dont il gère ses relations humaines. Il faut comprendre tous ces éléments pour enregistrer le rêve et le décoder. Au cinéma, on ne peut pas faire ça parce que la démarche réclame que l’on introduise trop d’éléments. Pour que les spectateurs s’identifient à ce rêve, j’ai choisi une parade qui fait penser automatiquement à d’autres rêves communs et inconscients. On y voit des personnages très anciens comme des objets que les hommes d’aujourd’hui jettent ou alors des symboles religieux que les gens ont oubliés. Je pense même qu’aujourd’hui, on oublie l’importance du rêve.

Comment expliquez-vous que vos films d’animation soient si influencés par des références cinématographiques?
Satoshi Kon: J’ai toujours été inspiré par le cinéma de prises de vue réelles. Mais ce n’est pas par amour du cinéma. En fait, c’est davantage parce que je ne veux pas prendre des films d’animation existants comme références. Si on fait un film d’animation à partir d’un autre film d’animation, je ne vois pas l’intérêt de reproduire la même chose. Je pense que lorsqu’on change de forme, de nouvelles idées naissent. Par exemple, lorsqu’on adapte une pièce de théâtre au cinéma, l’intérêt vient du changement de forme. Ce qui permet donc d’apporter de nouvelles idées.

D’où vient la forme de la DC Mini dans Paprika? Est-ce une référence à eXistenZ, de David Cronenberg ou un pur objet de votre invention?
Satoshi Kon : Je n’ai pas vu le film de Cronenberg mais beaucoup de spectateurs m’en parlent. La forme de DC Mini vient d’une plante qui s’appelle au Japon “la plante qui dort” et qui lorsqu’on la touche donne l’impression de baisser la tête.

Vous n’avez jamais été intéressé de faire un film de prises de vue réelles ou même de concilier les deux?
Satoshi Kon : Je ne me suis jamais intéressé à la réalisation d’un film de prises de vue réelles. Mais c’est la première fois qu’on me pose la question du mélange des deux supports. Je vous en remercie parce que c’est exactement ce que je souhaiterais faire dans le futur. Je voudrais vraiment faire un film qui commence par des prises de vue réelles et finisse par l’animation.

D’où vient cette obsession d’Internet?
Satoshi Kon : Selon moi, Internet a deux fonctions. Tout d’abord, comme outil de la vie quotidienne qui est apparu comme la télévision et le téléphone. Mais en plus de cette fonction, je pense qu’Internet possède des points communs avec le rêve. Par exemple, le rêve se passe pendant la nuit. On entre dans un univers très vaste. Internet, c’est pareil. Ceux qui en sont fondus le consultent pendant la nuit. Dans les deux cas, il y a deux univers qui nous extraient du réel.

Dans Paprika (2006), un personnage dit une phrase qui résume cette pensée : “Internet et les rêves sont les moyens d’exprimer le refoulé de l’humain”.
Satoshi Kon : Effectivement, parce qu’en participant à des salons de conversations et des forums sur Internet, les gens se libèrent de leur oppression quotidienne.

Comparativement à vos autres films, vous avez essentiellement recours à la 3D. Pourquoi ce choix?
Satoshi Kon : C’était une nouveauté pour moi. Dans l’avenir, je compte d’ailleurs utiliser cette technique de manière plus fréquente. Paprika était ainsi un moyen d’expérimenter sur ce plan. Le pari consistait à travailler avec une équipe qui d’ordinaire ne fonctionne pas avec les images de synthèse. En fait, je suis un réalisateur d’animation qui dessine manuellement et je suis quelqu’un d’analogique. Pour moi, c’était un grand changement. Alors être d’accord sur l’expression ou faire cohabiter ces deux univers analogiques était très difficile.

Comment avez-vous travaillé la bande-son?
Satoshi Kon : Beaucoup de gens me disent des compliments sur cette bande-son. Le compositeur Susumu Hirasawa s’est occupé de la musique mais cela fait vingt ans que je suis très fan de ce qu’il fait. Généralement, on demande de composer la musique sur un film déjà réalisé mais à vrai dire, j’ai toujours été très influencé par son travail en amont.

Quels sont les films sur le rêve qui vous ont marqués?
Satoshi Kon: Brazil est un film que j’apprécie beaucoup pour ce qu’il dit et son alternance entre le rêve et la réalité. A l’époque, il m’avait impressionné. Terry Gilliam a son propre univers mais ce n’est malheureusement pas un cinéaste qui a réussi à percer comme il aurait dû. Certains de ses films sont pourtant fabuleux comme Le Baron de Munchausen et Bandits bandits.

Quelles sont les autres thématiques que vous aimeriez explorer?
Satoshi Kon : J’ai fait beaucoup de films autour du rêve et de la réalité, mais je pense qu’avec Paprika, j’aimerais en terminer avec cette thématique. Mes projets sont des films d’animation pour enfants. Étant donné que je compte les réaliser, ce ne seront certainement pas des films pour enfants que je qualifierais de “normaux” [il sourit]. J’aimerais que ces films soient visibles à la fois par les enfants mais également les adultes qui les accompagnent.

« Sayônara (Adieu)

Comment pourrais‑je oublier, le 18 mai de cette année ?

Je reçus l’annonce suivante de la part d’un médecin spécialisé dans les maladies cardiovasculaires à l’hôpital Musashino Red Cross :

« Il s’agit de la dernière phase d’un cancer pancréatique. Cela s’est métastasé dans plusieurs os. Vous avez, au plus, six mois à vivre. »

Ma femme et moi‑même écoutions ensemble. C’était un destin tellement inattendu et intenable, que tous les deux, nous ne pouvions que difficilement le supporter.

J’essayais honnêtement de penser « je ne peux rien y faire si je meurs un jour ». Malgré tout, c’était tellement soudain.

Pour en être sûr, il y eut quelques signes. Deux ou trois mois avant que je n’ai de fortes douleurs à différents endroits de mon dos et dans les articulations de mes jambes, je perdis de la force dans ma jambe droite et commençai à éprouver des difficultés à marcher. Je me rendis alors chez un acuponcteur et un chiropracteur, mais ça n’arrangea rien. Alors après avoir été examiné par IRM, par TEP‑CT et par tellement de machines avancées, vint la soudaine annonce concernant le temps qu’il me restait à vivre.

C’était comme si la mort s’était placée elle‑même juste derrière moi sans que je ne le sache, et il n’y avait rien que je puisse faire.

Après l’annonce, ma femme et moi avons cherché différents moyens pour prolonger ma vie. C’était littéralement une situation de vie ou de mort. Nous recevions le support d’amis loyaux et de puissants alliés. J’ai rejeté les médicaments anticancéreux et j’essayais de vivre avec une vision du monde légèrement différente de la normale. L’explication tiendrait au fait que rejeter ce qui est attendu ou normal semble tout à fait me correspondre.

Je n’ai jamais réellement eu l’impression que j’appartenais à la majorité. C’était la même chose pour les soins médicaux, comme pour quoi que ce soit d’autre. « Pourquoi ne pas essayer de continuer à vivre en accord avec mes propres principes ! » Cependant, comme c’est le cas lorsque je suis en train d’essayer de créer une œuvre, la volonté d’un seul ne suffit pas. La maladie continuait de progresser jour après jour.

D’un autre côté, en tant que membre de la société, j’accepte au moins la moitié de ce que la société en général considère comme juste. Je paie mes impôts. Je suis loin d’être un citoyen modèle, mais je suis un membre à part entière de la société japonaise. Ainsi, conjointement aux choses que je devais faire pour prolonger ma vie selon mon point de vue, j’ai également essayé de faire toutes les choses nécessaires pour « être prêt à mourir proprement ». Je ne pense pas que j’ai réussi à le faire proprement, cela dit, mais une des choses que j’ai faites, avec la coopération de deux de mes amis en qui je pouvais avoir confiance, a été de fonder une société pour prendre en charge les choses comme le minuscule nombre de copyrights que je possède. Une autre chose était de m’assurer que ma femme prenne possession de tous les modestes actifs que j’avais, en écrivant soigneusement un testament. Bien entendu, je n’ai pas pensé qu’il puisse y avoir une quelconque bagarre sur mon héritage ou quoi que ce soit, mais je voulais être certain que ma femme, qui resterait derrière dans ce monde, n’aurait à s’inquiéter de rien ; et d’un autre côté, je voulais supprimer toute anxiété en moi, celui qui s’apprêtait à faire un petit bond par là‑bas, avant que je ne doive partir.

Les papiers et les recherches nécessaires à ces tâches, que ni ma femme ni moi n’étions doués à faire, ont été pris en charge rapidement par de merveilleux amis. Plus tard, quand j’ai développé une pneumonie et que je me trouvais aux portes de la mort, et que j’ai mis ma signature finale sur le testament, j’ai pensé que si je mourais ici et maintenant, on ne pourrait rien y faire.

« Ah… Je peux enfin mourir. »

Après tout, je venais d’être emmené en ambulance à l’hôpital Musashino Red Cross, deux jours avant ça, puis emmené de nouveau au même hôpital en ambulance, le jour d’après. Même moi je devais être hospitalisé et subir plusieurs examens. Le résultat de ces examens : pneumonie, de l’eau dans la poitrine, et quand j’ai demandé directement au docteur, la réponse que j’ai reçue fut très professionnelle, et je fus, dans un sens, reconnaissant pour cela.

« Vous pouvez tenir un ou deux jours… Même si vous survivez à cela, vous n’aurez probablement que jusqu’à la fin du mois. »

Alors que je l’écoutais, j’ai pensé : « On dirait qu’il est en train de m’annoncer le bulletin météorologique », mais tout de même, la situation était sinistre.

On était le 7 juillet. C’était à coup sûr un Tanabata plutôt brutal.

Alors, j’ai décidé ceci ici et maintenant : je voulais mourir chez moi.

J’ai dû causer beaucoup de dérangement aux personnes autour de moi, mais je leur ai demandé de voir comment faire pour sortir et revenir à la maison. Cela fut rendu possible grâce aux efforts de ma femme, la coopération de l’hôpital, même s’ils avaient perdu tout espoir pour moi, l’immense aide des autres installations médicales, et la coïncidence qu’il y en ait autant faisait que cela semblait tout simplement être des cadeaux venus du ciel. Je n’avais jamais vu autant de coïncidences et d’évènements tomber autant à pic dans la réalité, je ne pouvais que difficilement le croire. Ce n’était pas Tokyo Godfathers, après tout.

Pendant que ma femme était en train de courir partout pour récupérer mes affaires pour ma sortie, j’étais en train de supplier les docteurs : « Si je peux revenir chez moi, même pour une seule demi‑journée, il y a des choses que je pourrai encore faire ! » J’ai donc attendu la mort, seul, dans une chambre d’hôpital déprimante. J’étais seul, mais c’était ce à quoi je pensais :

« Peut‑être que mourir ne sera pas si mal. »

Je n’avais aucune raison de penser ça, et peut‑être que j’avais seulement besoin de penser comme ça, mais j’étais étonnamment calme et relaxé.

Cependant, il y avait juste une pensée qui me rongeait, au fond de moi.

« Je ne veux pas mourir ici… »

Au moment où j’ai pensé à ça, quelque chose a bougé du calendrier du mur et a commencé à s’étendre autour de la chambre.

« Ciel ! une ligne marche en dehors du calendrier. Mes hallucinations ne sont absolument pas originales. »

J’ai dû sourire du fait que mes instincts professionnels étaient en train de travailler, même dans un moment comme celui‑ci, mais dans tous les cas, j’étais probablement plus proche du royaume des morts que je ne l’ai jamais été, à ce stade de ma vie. Je sentais vraiment la mort très proche de moi. Mais avec l’aide de plusieurs personnes, j’ai miraculeusement réussi à m’échapper de Musashino Red Cross, et je suis retourné à la maison, enveloppé dans la terre des morts et des draps de lits.

Je devrais mettre l’accent sur le fait que je n’ai aucune critique ou haine envers Musashino Red Cross, donc n’interprétez pas mal mes propos.

Je voulais juste retourner chez moi, dans ma propre maison. La maison où j’ai vécu.

C’était un peu surprenant que, lorsque je fus transporté dans mon salon, comme un bonus, j’ai ressenti l’expérience du lit de la mort que tout le monde connait comme « la vision du dessus de votre corps en train d’être transporté vers la chambre ». Je me regardais d’en haut, ainsi que la scène autour de moi, d’une position de plusieurs mètres au‑dessus du sol, à travers une large lentille et une lumière éclatante. Le carré du lit, situé au milieu de la pièce, semblait très large et proéminent, et mon corps enveloppé a été abaissé au milieu du carré. Pas vraiment en douceur, il semblerait, mais je ne me plains pas.

Donc, tout ce que j’avais à faire était d’attendre la mort dans ma propre maison.

Cependant…

Il semble que j’ai été capable de surmonter la pneumonie.

Hein ?

J’ai pensé un truc comme ça :

« Je n’ai pas réussi à mourir ! (rire)»

Après tout, vu que je n’arrivais à penser à rien d’autre qu’à la mort, je pensais que j’allais effectivement mourir. Au fond de ma pensée, le mot « renaissance » vacilla plusieurs fois.

Étonnamment après cela, ma force vitale avait rajeuni. Du plus profond de mon cœur, je crois que ceci est dû à toutes les personnes qui m’ont aidé, tout d’abord la plus importante, ma femme, et mes amis qui m’ont soutenu, les docteurs et les infirmières, et le responsable des soins.

Maintenant que ma force vitale était revenue, je ne pouvais pas perdre mon temps. Je me suis dit à moi‑même que l’on m’avait donné une vie supplémentaire et que j’allais l’utiliser avec précaution. Donc j’ai pensé que je voulais effacer au moins une des irresponsabilités que j’avais laissées derrière moi dans ce monde.

Pour être honnête, je voulais seulement prévenir les personnes qui me sont les plus proches, à propos de mon cancer. Je ne l’avais même pas dit à mes parents. En particulier, en raison d’un ensemble de complications liées au boulot, je ne pouvais rien dire (aux gens), même si je le voulais. Je voulais annoncer mon cancer sur Internet et y reporter ma vie restante, mais si la mort de Satoshi était programmée, cela aurait peut‑être produit quelques vagues, même si petites. Pour ces raisons, j’ai agi de manière très irresponsable vis‑à‑vis de personnes proches de moi. Je suis tellement désolé.

Il y avait tellement de personnes que je voulais voir avant de mourir, pour dire ne serait‑ce qu’un seul mot de remerciement, à ma famille et à mes proches, mes anciens amis et camarades de l’école primaire, du collège et du lycée, les copains que j’ai rencontrés à l’université, les gens que j’ai rencontrés dans l’univers du manga, avec qui j’ai échangé tellement d’inspiration, les personnes dans l’univers de l’animé avec qui j’étais voisin de bureau, avec qui j’ai bu, avec qui j’ai rivalisé pour un même travail, les copains avec qui j’ai partagé de bons et de mauvais moments. Toutes les incalculables personnes que j’ai pu connaitre en raison de ma position de réalisateur, les gens qui s’appellent eux‑mêmes mes fans, pas seulement au Japon mais partout dans le monde, les amis que je me suis fait via le Web.

Il y a tellement de personnes que je veux voir au moins une fois (enfin, il y en a d’autres que je ne veux pas revoir également), mais si je les vois, j’ai peur que la pensée « Je ne pourrai plus jamais revoir cette personne » s’empare de moi, et je ne serai alors plus en mesure d’être capable d’accueillir la mort avec grâce. Même si j’ai récupéré, il ne me reste que très peu de force vitale, et cela demande beaucoup d’efforts de voir des gens. Plus le nombre de personnes voulant me voir augmentait, plus il était difficile pour moi de les voir. Quelle ironie. En plus de cela, le bas de mon corps était paralysé du fait de la propagation du cancer dans mes os, j’étais allongé dans mon lit et je ne voulais pas que les gens voient mon corps décharné. Je voulais surtout que les gens que j’ai connus se souviennent de moi en gardant l’image du Satoshi qui était toujours plein de vie.

J’aurais aimé utiliser cet espace pour m’excuser auprès de mes proches, amis et connaissances, pour ne pas leur avoir dit à propos de mon cancer, pour mon irresponsabilité. S’il vous plait, comprenez que ceci était le désir égoïste de Satoshi. Je veux dire, Satoshi Kon était « ce genre de gars ». Quand j’imagine vos visages, j’ai seulement de bons souvenirs et je me rappelle de superbes sourires. Tout le monde, merci sincèrement à vous pour tous ces magnifiques souvenirs. J’ai aimé le monde dans lequel j’ai vécu. Juste le fait que je puise penser cela me rend heureux.

Les nombreuses personnes que j’ai rencontrées tout au long de ma vie, qu’elles soient positives ou négatives, ont aidé à modeler l’être humain qu’était Satoshi Kon, et je suis reconnaissant pour toutes ces rencontres. Même si le résultat final est un décès prématuré dans le milieu de ma quarantaine, j’ai accepté ceci comme ma propre et unique destinée. J’ai eu tellement de choses positives qui me sont arrivées, après tout.

La chose à laquelle je pense à propos de la mort, maintenant, c’est : « Je peux seulement dire : c’est tellement dommage. » Vraiment.

Cependant, bien que je puisse me débarrasser de plusieurs de mes actions irresponsables (en ne les disant à personne), je ne peux pas m’empêcher de regretter deux choses. L’une à propos de mes parents, et l’autre à propos de monsieur Maruyama, (fondateur) de Madhouse.

Bien que ce soit un peu tard, il n’y avait aucun autre choix que celui d’être clair, avec une transparence totale. J’aimerais les supplier de m’accorder leur pardon.

Dès que j’ai vu le visage de monsieur Maruyama quand il est venu me voir à la maison, je ne pouvais arrêter l’écoulement de mes larmes ou mon sentiment de honte. « Je suis tellement désolé, de finir comme ça… » Maruyama n’a rien dit, et a juste secoué sa tête et attrapé mes deux mains. J’étais rempli de reconnaissance. Les sentiments de gratitude et de joie, du fait d’avoir été suffisamment chanceux de travailler avec cette personne, sont venus en moi comme une victoire écrasante. Cela peut paraitre égoïste, mais je me suis senti comme si j’avais été pardonné à cet instant.

Mon plus grand regret est le film Dreaming Machine. Je suis inquiet, pas seulement à propos du film lui‑même, mais aussi vis‑à‑vis du staff avec lequel j’ai pu travailler sur le film. Après tout, il y a de fortes possibilités que les storyboards, qui ont été créés avec sang, sueur et larmes, ne soient jamais vus. C’est parce que Satoshi Kon a complètement pris en main l’histoire originale, le script, les personnages et les arrangements, les esquisses, la musique… chacune des images. Bien sûr, il y a des choses que j’ai partagées avec le directeur de l’animation, le directeur artistique et le reste du staff, mais fondamentalement, la plupart du travail peut seulement être compris par Satoshi Kon. Il est facile de dire que c’est ma faute d’avoir arrangé les choses en ce sens, mais de mon point de vue, j’ai fait beaucoup d’efforts pour partager ma vision avec les autres. Cependant, dans mon état actuel, je peux seulement ressentir de profonds remords pour mon inadéquation dans ces domaines. Je suis réellement désolé vis‑à‑vis de tout le staff. Cependant, je veux qu’ils comprennent, même un petit peu, que Satoshi Kon était « ce genre de gars », et c’est pourquoi il a été capable de faire des animés plutôt étranges qui étaient assez différents. Je sais qu’il s’agit d’une excuse égoïste, mais pensez à mon cancer et, s’il vous plait, pardonnez‑moi.

Je ne suis pas resté passif en attendant la mort ; d’ailleurs, en ce moment, je suis en train de réfléchir, avec mon cerveau affaibli, à un moyen pour faire en sorte que le projet continue à vivre même après mon départ. Mais ce ne sont que des idées superficielles. Quand j’ai communiqué à Maruyama mes préoccupations au sujet de Dreaming Machine, il a juste dit : « Ne t’inquiète pas. On va trouver un moyen, alors ne t’inquiète pas. »

J’ai pleuré.

Je n’ai pas pu m’arrêter de pleurer.

Même si, dans mes précédents films, j’ai été irresponsable avec la production et les budgets, en définitive, j’ai toujours eu la présence de Maruyama pour m’aider à m’en sortir.

Cette fois-ci n’est pas différente. Je n’ai vraiment pas changé.

J’ai été capable de parler de ce que j’avais sur le cœur à Maruyama. Grâce à ça, j’ai pu sentir, tout au moins un peu, que le talent et les compétences de Satoshi Kon comptaient pour notre industrie.

« Je regrette de perdre ton talent. J’aurais aimé que tu puisses nous le léguer. »

Si Maruyama de Madhouse dit cela, je peux aller dans l’autre monde avec un petit peu d’amour propre, après tout. Et bien sûr, même si personne d’autre ne me le dit, je regrette réellement que mes visions étranges et ma capacité à dessiner les choses dans le moindre détail soient perdues, mais l’on n’y peut rien. Je suis reconnaissant du fond du cœur que Maruyama m’ait donné l’opportunité de montrer ces choses au monde. Merci beaucoup. Satoshi Kon a été heureux comme réalisateur d’animés.

J’avais le cœur brisé de le dire à mes parents.

J’avais réellement l’intention d’aller à Sapporo, où mes parents vivent, pendant que j’en étais encore capable, mais ma maladie progressait si inopinément et ennuyeusement vite que j’ai finalement dû leur téléphoner de ma chambre d’hôpital alors que j’étais sur le point de mourir.

« Je suis dans la phase terminale de mon cancer et je mourrai bientôt. J’ai été si heureux d’être le fils de parents tels que vous. Merci. »

Ils doivent être dévastés d’apprendre ça de but en blanc, mais j’étais maintenant certain que j’allais mourir à ce moment.

Mais après être rentré à la maison et avoir survécu à une pneumonie, j’ai pris la grande décision de voir mes parents. Ils voulaient me voir aussi. Mais c’était trop dur de les voir, et je n’avais pas la force de le faire. Néanmoins, je voulais quand même voir les visages de mes parents une dernière fois. Je voulais leur dire combien j’étais reconnaissant qu’ils m’aient mis au monde.

J’ai été une personne heureuse, bien que je doive m’excuser auprès de ma femme, de mes parents et de toutes les personnes que j’aime ; j’ai vécu d’ailleurs ma vie un peu plus rapidement que la plupart.

Mes parents acceptèrent mes souhaits égoïstes et arrivèrent le lendemain, de Sapporo à chez moi. Je ne peux oublier les premiers mots sortant de la bouche de ma mère, quand elle me vit couché là.

« Je suis désolée de ne pas t’avoir fait naitre dans ce monde avec un corps plus fort ! »

J’étais complètement sans voix.

Je pouvais seulement passer un court moment avec mes parents, mais cela était suffisant. J’avais senti que si je voyais leur visage, cela me suffirait, et c’est ce qu’il s’est passé.

Merci Père, Mère. Je suis heureux d’être né dans ce monde comme votre enfant à tous les deux. Mon cœur est rempli de souvenirs et de gratitude. Le bonheur lui‑même est important, mais je suis tellement reconnaissant que vous m’ayez appris à apprécier le bonheur. Merci beaucoup.

C’est si irrespectueux de mourir avant ses parents, mais dans les dix dernières années, j’ai été capable de faire ce que je veux en tant que réalisateur d’animés, de parvenir à mes buts et d’obtenir de bonnes critiques. J’ai vraiment le regret que mes films n’aient pas rapporté beaucoup d’argent, mais je pense qu’ils ont obtenu ce qu’ils méritaient. Dans ces dix dernières années, en particulier, je me suis senti vivre plus intensément que les autres personnes, et je pense que mes parents ont compris ce qu’il y avait dans mon cœur.

Grâce aux visites de Maruyama et de mes parents, j’ai senti comme si un lourd fardeau sur mes épaules m’avait été retiré.

En dernier lieu, merci à ma femme, pour laquelle je m’inquiète le plus, mais qui m’a soutenu jusqu’à la fin.

Depuis que le temps m’est compté, nous avons fondu en larmes ensemble de nombreuses fois. Chaque jour était brutal pour nous deux, physiquement et mentalement. Il n’y a presque pas de mots pour cela. Mais la raison pour laquelle je fus capable de survivre à ces jours difficiles tient dans les mots que tu me disais juste après que nous eûmes reçu les nouvelles.

« Je serai à tes côtés jusqu’à la fin. »

Fidèle à ces mots, comme si tu laissais mes soucis dans la poussière, tu gérais adroitement les demandes et les requêtes qui venaient nous précipiter vers une débâcle, et tu as rapidement appris comment prendre soin de ton mari. J’étais si ému, à te regarder t’occuper de ces choses si efficacement.

« Ma femme est impressionnante. »

Aucun intérêt de continuer de dire cela en ce maintenant, tu dirais ? Non, non. Tu es encore plus impressionnante que tu ne l’étais ; je le ressens vraiment. Même après ma mort, je crois que tu enverras Satoshi Kon dans le prochain monde avec grâce. Même si depuis que nous sommes mariés, j’étais tellement absorbé par mon travail que je n’ai été capable de passer du temps à la maison qu’après le cancer ; quelle honte.

Mais tu t’es tenue à côté de moi, tu as toujours compris que j’avais besoin de me plonger dans mon travail, que mon talent était là. Merci.

Il y a tellement de choses, d’innombrables choses dont je m’inquiète, mais chaque chose exige une fin. En dernier lieu, au Docteur H, qui a accepté de me rendre visite chez moi à la fin, bien que ce soit quelque chose qui ne se fait plus de nos jours, à sa femme et infirmière K, j’aimerais exprimer ma profonde gratitude. Les soins médicaux dans une maison privée sont peu commodes, mais vous vous occupez patiemment des nombreuses douleurs et souffrances que le cancer provoque, et vous faites tout ce qui est réalisable pour faire en sorte que le temps qui m’est accordé, jusqu’au but final appelé mort, soit aussi confortable que possible. Je ne peux pas dire à quel point vous m’avez aidé. Et vous ne vous êtes pas simplement occupés d’un difficile et arrogant malade comme si c’était simplement votre travail, mais vous avez communiqué avec moi comme un être humain. Je ne peux vous dire l’importance de votre soutien pour moi, et à quel point vous m’avez sauvé. J’ai été encouragé par vos qualités d’être humain plusieurs fois. Je suis profondément, très profondément reconnaissant.

Merci, et c’est vraiment le dernier, mais peu de temps après que j’ai reçu cette nouvelle au milieu du mois de mai jusqu’à maintenant, j’ai été chanceux d’avoir la coopération, l’aide et le soutien morale de deux amis, de manière personnelle et professionnelle. Mon ami T, qui est un ami depuis le lycée et un membre de l’entreprise KON’Stone, et le producteur H, je vous remercie tous les deux du fond de mon cœur. Merci beaucoup. Il est difficile pour moi d’exprimer, avec mon misérable vocabulaire, ma gratitude de manière appropriée envers vous deux. Ma femme et moi‑même avons reçu beaucoup de vous.

Si tous deux n’aviez pas été là pour nous, je suis sûr que j’aurais attendu la mort en regardant ma femme, ici assise à mon côté, avec considérablement plus d’inquiétude. Je vous suis vraiment redevable.

Et si je peux vous demander une autre chose : pourriez‑vous aider ma femme à m’envoyer de l’autre côté après ma mort ? Je serai capable de m’envoler l’âme en paix, si vous pouviez faire cela pour moi. Je demande ça de tout mon cœur.

Aussi, à tous ceux qui restent attachés à moi, jusqu’au bout de ce long document, merci. Avec mon cœur rempli de gratitude pour chaque bonne chose dans ce monde. Je vais déposer mon stylo.

Maintenant excusez‑moi, je dois partir.

Satoshi Kon.«

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!