Dernier long-métrage français à parvenir au sein de la compétition officielle, Histoires de la nuit marque pour Léa Mysius, cinéaste à qui l’on doit Ava (qui nous avait séduit) et Les Cinq Diables (moins), déjà présentés sur la Croisette, la possibilité d’un coup d’éclat lançant définitivement sa prometteuse carrière. Adaptant ici le roman éponyme de Laurent Mauvignier, la cinéaste s’aventure à raconter la soirée mouvementée de Nora, Thomas, leur fille Ida et leur voisine Cristina, aux prises avec trois individus bien décidés à révéler de sombres secrets dûment cachés. Pitch simple et efficace, pour un film qui l’est tout autant, quitte à ne pas chercher bien plus loin.
Lancée dans le sillon du travail esthétique qu’elle menait déjà jusqu’alors, Léa Mysius prend ici son titre très au pied de la lettre : les contrastes de la photographie sont poussés à leur paroxysme, changeant la nuit en un abîme total, toile noire de laquelle émergent alors les formes, comme surnageant dans un bain de ténèbres. Compositions en perpétuel chiaroscuro et sons de cordes pincées, puis grondantes, habillent alors un objet nettement plus terre à terre pour la cinéaste, loin de son goût pour le mystique que l’on regrettera forcément. Y restent quelques jolies saillies, particulièrement dans la convocation des sens, de la texture d’ongles salis par la terre à la graisse suintante d’un plat, autant de détails qui font la grammaire si unique de Léa Mysius, ici forcément contrainte par son matériau de base, certes implacable, mais sans doute plus sage.
Si l’on ne s’aventurera pas ici à comparer le long-métrage au texte de Laurent Mauvignier (qui a ses fans à la rédaction), il apparaît pourtant assez rapidement qu’il emprunte la voie d’un thriller on ne peut plus classique, construit comme un lent slowburn plaçant méthodiquement ses pions avant de tout laisser éclater. Le film n’est jamais très loin d’évoquer la maestria du thriller coréen par sa métrique froide mais âpre ; le récit semble néanmoins, au fil du temps, peiner à décoller, la faute à des idées trop épurées, classiques, dont l’ampleur engage peu, étonnamment trop « normale ». C’est là aussi sans doute que le récit trouve finalement son accomplissement, dans la banalité d’un repas d’anniversaire devenu porte ouverte sur le détail, l’étrange au creux des relations, brouillard dans lequel on ne peut que naviguer à vue. D’autant que les personnages ici en présence sont eux aussi « normaux », palpables, grâce à des choix de casting aussi réussis qu’évidents, capables de caractériser en quelques images une Hafsia Herzi mutique et glaciale ou un Bastien Bouillon attachant et abîmé.
Si la narration se positionne au final clairement, on ne sait plus vraiment, au bout d’un moment, avec qui être en empathie tant chaque personnage paraît trouble. C’est là tout l’intérêt du projet, qui bascule du thriller de home invasion au drame familial noir pour révéler la vénéniosité des rapports qui s’y jouent. Tout le monde cherche ici, peu ou prou, sa famille, mais s’y noie dans un même geste, comme dans un lieu de manipulation et de violences tragiques où l’on ne serait peut-être finalement pris que dans une forme de syndrome de Stockholm. C’est dans son personnage de jeune fille que réside alors la clé de voûte du film, portrait noir d’une quête perpétuelle de famille choisie que l’on sait pourtant empreinte d’une violence héréditaire, contagieuse, poussant finalement chacun à se fuir soi-même plutôt que l’envahisseur. L’invasion de ces sombres énergumènes dans le domicile privé n’est jamais davantage un révélateur du mal, tapi depuis toujours, qu’un véritable déclencheur. En somme, tout ce qu’il faut pour tisser un ténébreux thriller des plus efficaces. Difficile pourtant de ne pas attendre davantage d’une cinéaste au talent émergent que l’on attendra encore quelque temps avant de voir pleinement se concrétiser.
| 16 septembre 2026 en salle | 1h 54min | Drame, Thriller De Léa Mysius | Par Léa Mysius Avec Hafsia Herzi, Benoît Magimel, Bastien Bouillon |



