« Half Man » de Richard Gadd : après « Mon petit renne », confirmation du talent hors norme de son créateur

En 2024, comme sorti de nulle part, Richard Gadd avait créé la surprise avec son Mon petit renne, mini-série addictive et douce comme un dix-tonnes dans la tronche, où il déballait sans pudeur sa carrière de comique raté, son terrifiant harcèlement et ses nombreux traumatismes sexuels. Ça débutait comme un Misery british grotesque et éreintant pour prendre une voie plus sombre encore, proche voisine d’un I May Destroy You en mode rouleau compresseur. Mais après une telle mise à nu, on se demandait ce qu’il allait rester à son auteur-acteur, qui aurait pu brûler toutes ses cartouches trop vite. Passant cette fois chez HBO, il signe à nouveau avec Half Man un calvaire en six actes, bien décidé à triturer nos nerfs pendant plusieurs heures.

Éternel Billy Elliot, Jamie Bell, dont on avait gardé un souvenir troublant en maître dom dans le volume 2 de Nymphomaniac, y incarne Niall, un écrivain à succès qui s’apprête à se marier. Durant la cérémonie, une figure du passé semble écraser toutes les autres : celle de son demi-frère Ruben, définitivement prêt à régler ses comptes. Ce mariage, dont les tenants et les aboutissants ne cessent de se fragmenter, sert de fil rouge à une série de flashbacks qui débutent à l’adolescence des deux garçons : l’un est un petit gars maigrichon et timide, malmené par ses camarades ; l’autre, un voyou grossier qui considère la vie comme son terrain de jeu. Si la friction entre cet alpha et cet oméga naît dans le désastre, une étrange amitié va finir par pointer le bout de son nez : derrière ce grand frère déglingo, Niall entrevoit à la fois un ami, un protecteur, peut-être même une présence paternelle et, plus secrètement, un objet de désir interdit. Mais la violence de Ruben, incontrôlable, va chahuter plus d’une fois cette relation au niveau de toxicité bien trop élevé.

Pour incarner Ruben, Richard Gadd a laissé au placard son apparence frêle de Baby Reindeer et s’est livré à une transformation physique totale. En montagne de brutalité et de virilité, sa nouvelle silhouette n’est d’ailleurs pas sans évoquer celle que Tom Hardy s’était taillée pour Bronson. Antagoniste terrifiant et sexy, il inonde chaque apparition de testostérone et de menace, en particulier lors d’un hallucinant face-à-face dans une chambre d’hôpital. Mais c’est là aussi que se niche le brio de Gadd : si la configuration victime/bourreau rappelle de prime abord celle de sa précédente série, elle se révèle vite trompeuse. Des thèmes familiers, oui, mais prolongés, enrichis, comme la bisexualité chaotique de son personnage principal ou l’écho infini des traumas. Le grand tour de passe-passe de cette confrontation entre un asticot et un géant consiste à ne jamais faire du personnage de Niall un parangon de vertu, bien au contraire.

Rabattant sans cesse les cartes là où l’on s’imagine le récit en train de ronronner, Richard Gadd brosse une grande fresque sado-maso, un Abel et Caïn sexué et inconfortable qui ne laisse aucun répit : là où Mon petit renne s’autorisait enfin à sortir la tête hors de l’eau et offrait de l’humanité à son monstre, Half Man choisit de prendre l’autoroute du désespoir. Définitivement pas plaisant, mais impressionnant.

Depuis 2026 | 52 min | Drame
Créée par Richard Gadd
Avec Richard Gadd, Jamie Bell, Neve McIntosh

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