[GONZO GEOFFROY] RICARDICIDE!

Ça fait facile trente minutes qu’on marche avec Meredith et Crystal en ayant une furieuse envie de pisser. Chacun se plaint à tour de rôle de la longueur du trajet en rappelant à tout le monde qu’on aurait dû prendre le bus même si c’était « à côté ». On finit par remarquer un simili-barrage de keufs indiquant qu’on est pas loin de l’endroit où il faut être ce soir. On avance cahin-caha vers la foule arty désordonnée avant de nous apercevoir qu’il s’agit en réalité d’une file d’attente. Lamentations, cris d’horreur internalisés, début d’anévrisme. Ni une ni deux, Meredith se propulse en direction de l’entrée et se place derrière les quatre prochains candidats à la pénétration de la fondation Ricard. Étonnamment personne ne réagit. On est loin du public des salles de concert et des clubs où une entité quelconque possédant un minimum de jugeote nous aurait hurlé dessus. Non-technique de la rich arty boring crowd : n’être pas assez attentif et/ou trop poli et/ou pas suffisamment habitué à ce genre de comportements antisociaux. Technique de Meredith : l’absence totale de décence. En plus d’avoir grillé tout le monde, elle se met à proférer : « On nous fait attendre? Je le crois pas. Nan mais JE LE CROIS PAS. UNE ARTISTE ! UNE JOURNALISTE ! ET UN PHOTOGRAPHE???! Où est-ce que j’ai mis ma carte de presse? » Je me dis qu’elle va trop loin et si je n’avais pas été aussi pâle que deux Drew Barrymore circa 1996, j’aurais probablement rougi comme une pisseuse. Il s’avère que Meredith se trouve à cet instant dans un juste milieu que je ne lui ai que trop peu connu. Elle fait partie de cette catégorie de personnes, qui après avoir bu sont soit énergiques, riantes et gaies, soit en train de s’écrouler jusqu’à sombrer dans un profond coma dont on ne sait si elles reviendront un jour. Le genre de créature que vous pouvez tenter de réveiller à coups de pieds, doigts dans les yeux, écartèlement, sans obtenir davantage de réaction que de la part d’un rocher. Un Juste milieu donc, qui semble lui conférer la faculté surhumaine d’à la fois se branler de tout et d’être communicationnellement performante. A posteriori, je me dis que le level d’odieuserie induit certainement une sorte de respect intrinsèque parmi cette faune. En tous cas ça fonctionne et on se marre comme des baleines en grimpant les escaliers tapissés de trucs hors de prix, tout en croisant des gens hors de prix. On franchit le deuxième niveau et on déboule, comme il fallait s’y attendre, dans l’antre des bourgeos friqués qui véhiculent des death vibes à cent mètres à la ronde. C’est blindé dans tous les sens du terme et j’en viens à penser qu’ils doivent se reproduire aussi vite et de la même manière que les gremlins. Ça grouille de partout, les choses accrochées aux murs sont ignobles. Une seule idée nous maintient en vie : atteindre le bar. La tâche est bien plus complexe qu’il n’y paraît ; il faut slalomer péniblement entre les obstacles animés qui tournent la tête de façon outrée sur notre passage. Il s’agit d’un sport extrême au cours duquel il faut veiller à ne pas trop bousculer les êtres humains ou ce qui s’y apparente, ni les « « « « « œuvres » » » » » » disséminées dans les recoins les plus insoupçonnés. Pourtant notre trio touche au but sans trop de problèmes. Du moins jusqu’au moment ou Crystal, postée dans la seconde queue – celle composée d’alcoolos arty – s’accoude à un meuble et envoie valser un verre de Ricard qui explose sur le sol. Néanmoins elle se débrouille si bien pour feindre que rien n’est de sa faute que personne n’y prête attention passé cinq secondes. J’observe un écran faisant partie de l’expo et bien situé pour ceux qui attendent de se faire servir. La meuf de la vidéo parle de texture, du monde, de l’environnement, ce genre. Elle a l’air très très dedans. Bon, cette pièce empeste la sueur anisée et les gens commencent à devenir sincèrement désagréables. Un chauve qui aurait pu être mignon s’il n’avait entamé la conversation par : « J’aime bien la couleur de ton vernis c’est comme une Twingo » m’aborde. Il comprend que j’ai comme un doute et enchaîne « J’dis ça parce que t’es un mec du coup tu captes la référence à la Twingo. » Je ne sais pas par où commencer ; lui demander à quoi ressemble une Twingo? Pourquoi les mecs devraient mieux savoir de quoi ont l’air ces voitures? Est-ce que toutes les Twingo sont bleues métallisées? Il semble interpréter mon regard incrédule/meurtrier. comme une menace car il poursuit « Nan mais je faisais pas une critique. Blablabla Twingo. Blablabla t’es un mec. » Putain c’est l’angoisse. Meredith prend le relais et me dit d’aller aux chiottes pendant qu’elle commande. MERCI – insérer le nom d’une random divinité ici. Je pars et j’entends plusieurs verres se briser, avec un peu de chance ils sont tous en train devenir fous et vont finir par s’entretuer. Je tombe sur la meilleure surprise de la soirée : il n’y a pas de queue pour les toilettes. C’est là une petite parcelle de zen bleue ciel, dont je n’ai absolument aucune envie de sortir. Je fais le vide, pense à la horde de monstres que je devrai affronter une fois sorti et effectue un geste rituel de protection avant de replonger dans ces limbes. Meredith a commandé cinq verres pour nous trois, elle a du talent. On repart avec un verre dans chaque main, en essayant de ne pas trop donner l’impression d’être des crevards, mais il y a fort à parier qu’on échoue. On atteint presque le seuil de la salle d’expo, un peu moins suffocante, lorsque Crystal décide de présenter un mec à Meredith. NOOOOOOON. Nous voilà coincés à la frontière bar/expo, un lieu de passage interminable où l’inconfort transforme ma patience morte née en claustrophobie. Random divinité soit louée, ni Meredith, ni le mec n’ont l’air intéressé par cette rencontre. Délivrance. Je mets sept cent fois Meredith en garde de ne pas renverser la sculpture en forme « d’œuf » derrière elle. On est venu ici pour braquer et pas l’inverse. Je reconnais une fille très mignonne à qui je fais « Heyyy ! » mais elle se trouve à huit mètres du coup à peu près trois inconnus se retournent en pensant que je m’adresse à eux. Oups. Je vais la voir. Elle me dit qu’elle a la plus belle robe. Je ne sais pas si c’est vrai mais elle est ravissante et sa présence me rassure alors je dis oui. Je parviens à persuader mes amis QU’IL FAUT NOUS RÉFUGIER DANS UN ENDROIT SÛR. Quelqu’un me signale que le vieux qui vient de passer est ministre de la culture. Je me demande s’il s’agit du ministre actuel ou d’un ancien. À vrai dire j’aurais pu croiser la moitié de l’Assemblée nationale sans m’en apercevoir puisque j’ai débranché la télé il y a plus ou moins deux ans et que je m’intéresse autant aux robots qui composent notre gouvernement qu’à l’équipe de France. J’attire tout le monde vers le lieu le plus proche de la sortie, lorsque Meredith se plante face à un truc qui pend du plafond. On dirait des morceaux de mannequins qui auraient fusionné avec des masques d’Arlequin. Un assemblage d’objets récupérés dans une décharge, mais confectionnés à partir d’une matière très très chère et précieuse. Ce qui ressemble à un duvet traîne sur le sol et je me rends compte que ça fait partie de l’installation. Meredith marche dessus. Hum. Elle déclare « C’est moooooche. » Fin du juste milieu pour Meredith. Je me débrouille pour trouver l’endroit sûr en utilisant mon sixième sens reptilien et je découvre carrément une fenêtre ! Ouverte ! Où on peut tous s’asseoir ! Les filles commencent à fumer. Je fais un truc pour passer le temps genre Grindr et à ce moment un type s’approche. Look de gangster chicano, yeux imperceptibles enfoncés loin sous les paupières, sourire hébété dont deux incisives et une canine sont en argent. Sweet. Je le regarde avec intérêt en attendant de savoir ce qu’il me veut. Il n’a pas l’air de savoir non plus. Ça dur un certain temps. Apparemment le langage n’est pas sont fort alors je réponds à son sourire. Il finit par articuler : « Toi hum toi ». Puis il s’arrête et continu de sourire. Je l’imite et il dit. « Ton sourire. T’as les mêmes fossettes que le Joker. J’aimerais bien avoir ça ». C’est flatteur en quelque sorte alors je lui dis que j’aime ses dents. Son pote, visiblement mieux localisé dans notre dimension, le saisit par le bras et l’emporte avec lui. Je fixe un conduit d’aération qui sort du planché. C’est ma sculpture préférée. En fait c’est vraiment un tuyaux d’aération. Bon. À ma gauche, une porte s’ouvre, se coince dans la fenêtre et emprisonne la fille qui tentait de sortir. Exactement comme Sydney dans le premier Scream, avec les deux portes de sa chambre, vous voyez? J’exécute un acte héroïque en levant mon cul pour dégager le chemin et laisser cette employée vaquer à ses occupations. Une fois de retour, elle voit la clope de Meredith et lui fait savoir que c’est interdit. Meredith, désormais dans une phase Dawn Davenport, rallume son mégot dès que la meuf s’en va accomplir son dur labeur de porteuse d’objets bizarroïdes. On regarde les gens qui arrivent et ceux qui sortent en déposant leurs Ricard vides à même le sol. Un de ceux qui entrent shoot dans ce qui devenait une accidental one minute sculpture. Le malheureux se hâte de remettre religieusement en place les verres. C’est beau. Crystal prend une photo et décrète qu’il s’agit de la meilleure installation de la soirée. Elle a raison.

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