« Fishing with John » de John Lurie : quand l’anti-télé capture le réel par accident

John Lurie débarque avec un projet bancal financé par une production naïve : filmer des voyages de pêche avec ses potes célèbres, concept fantastique sur le papier qui ne devrait jamais fonctionner mais qui, par grâce accidentelle, devient l’une des séries télévisuelles les plus étrangement fascinantes jamais produites. Musicien génial des Lounge Lizards ayant composé pour les trois premiers Jarmusch et acteur dans Stranger Than Paradise et Down by Law, peintre exposé mondialement, Lurie se pointe avec ses caméras vidéo lo-fi pour capturer quelque chose qu’il ne comprend pas lui-même, et c’est précisément cette incompréhension qui fait tout exploser.

Six épisodes d’une demi-heure tournés en 1991 où John chasse le requin avec Jarmusch au large de Montauk, pêche le vivaneau en Jamaïque avec Waits, traîne au Costa Rica avec Dillon, pêche sur glace dans le Maine avec Dafoe, poursuit le calmar géant en Thaïlande avec Hopper. Sauf qu’ils n’attrapent pratiquement jamais rien parce que Lurie a choisi les spots les plus inadaptés. La captation son, comme vidéo, est dégueulasse, les moments forts sont ratés ou inutilisables, tout part en vrille constamment. Le financement s’évapore à mi-parcours obligeant Lurie à piller son budget composition pour terminer. Ça tient du miracle que cette chose nous soit arrivée.

Et pourtant. La voix off sardonique de Rob Webb injecte des éléments surnaturels délirants dans chaque voyage, l’épisode du Maine se termine en annonçant que Lurie et Dafoe sont morts de faim, la moitié des scènes sont des fabrications grotesques : ils n’ont pas construit de cabane, pas jeûné, et les poissons « pêchés » avec Waits ont été achetés morts à des locaux puis filmés comme s’ils venaient d’être capturés. Tout est faux mais paradoxalement tout devient vrai parce que Lurie capte sans le vouloir comment les célébrités se comportent face caméra. Jarmusch apparaît agréable et à l’écoute, révélant que ses personnages de films parlent probablement comme lui et ses potes dans la vraie vie. Waits, charme puis perd patience, et finit furax, ne parlera plus à Lurie pendant deux ans après le tournage. Dillon se ferme complètement, monosyllabique et paranoïaque, accusera Lurie de l’avoir fait passer pour un con. « C’est Dieu qui a fait ça », répondra ce dernier. Hopper et Dafoe se révèlent chaleureux, intelligents, drôles, Hopper avouant son addiction au sucre dans une intimité désarmante.

Comme émission de pêche c’est nul, comme talk-show c’est raté, comme documentaire de voyage c’est amateur, mais en ratant tout ça simultanément Lurie invente involontairement quelque chose d’infiniment supérieur : la capture accidentelle du réel. La Jamaïque remplace l’Arkansas parce que les investisseurs n’ont pas viré le fric à temps et que Waits y était en vacances. Le Maine et la Thaïlande choisis par Dafoe et Hopper sont des spots malheureux pour pêcher, mais se révèlent par leur banalité plus que n’importe quel carnet de voyage léché. Les plans magnifiques de Thaïlande arrivent par pur hasard parce que c’est beau et qu’ils étaient là au bon moment.

L’éthique documentaire explose : en se concentrant sur quelque chose on perd son essence, on révèle plus en ne visant rien. Si Fishing with John parodie quelque chose c’est Herzog sans le vouloir, sauf que là où Werner tire un bateau sur une montagne, Lurie tente désespérément de pêcher dans une zone infestée de crocodiles. Série unique capturant la foudre dans une bouteille, grâce au concert de l’incompétence et de la malchance, prouvant qu’on filme mieux le réel en ne sachant pas ce qu’on fait.

PS : je vous recommande la meilleure vidéo du youtube-game, offrande de (presque) début d’année, de Zeph et Ramo portant sur les jeux vidéo de pêche. Ils mentionnent ce documentaire un court moment, mais, surtout, explore un pan de l’aventure vidéoludique avec une finesse rare, et c’est peu de le dire.

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