Les belles choses qu’on vous rapporte de cette 10e édition anniversaire du FIFIB, placée sous le signe de l’électro, de l’image d’archives, et de la reprise des festivités cour Mably!

Pleasure de Ninja Thyberg
Attention, film-secousse attendu depuis l’édition fantôme de Cannes 2020, débarquant finalement sur nos écrans au moment de ressortir écharpe à carreaux et k-way d’occasion. Un Showgirls au pays du X qui embrasse le regard de Linnéa (Sofia Kappel), 19 ans, arrachée à sa petite ville suédoise pour venir tout niquer à Los Angeles: son but assumé est de devenir la plus grande star du porno, ce qui implique bien des contorsions. L’actrice (entourée de véritables star du bizzz phénomène) découvre vite un univers bien plus cracra qu’on imagine, écartelé entre scènes hardos de chez hardos (où le consentement est une notion floue) et viles saloperies de toute une corporation ayant réduit la chair féminine à du bétail pinky, d’autant plus facilement sadisable qu’il semble renouvelable à l’envi. Tout le décorum attendu est là: verges turgescentes courbées façon banane équatorienne, agents véreux cherchant à taire les abus survenus sur le set, rivalités de jeunes égéries face à la glace calquées sur le modèle Neon Demon, le tout enrobé dans ce métavers toc d’Instagram mobilisé toutes les 10 minutes (alors que, parfois, la scène n’est même pas finie)… Sans oublier les photocalls boostés aux influenceurs de choc, non sans rappeler certaines soirées cannoises! Un film enrichi par des années de recherche sur le secteur qu’on ne saurait résumer à un sage exposé théorique: Pleasure fait preuve d’un percutant sens du dialogue et d’un refus du manichéisme bien rare dans l’univers du film-vitriol mettant les pieds dans le plat. Reste cette question posée par un gaze bien ambigu épousant d’un côté le regard d’une femme victime et repompant pourtant, de la joue droite, bien des cadrages qu’affectionne le porno hétéro mainstream: vous verrez que ce premier long réalisé par une femme ne dérangera pas forcément ceux que l’on croit.

Vous ne désirez que moi de Claire Simon
Swann Arlaud dissertant clope au bec une heure et demie durant avec Emmanuelle Devos dans un lieu quasi-clos autour de la figure de Marguerite Duras, ça vous fait peur? Eh bah, faut pas: c’est absolument dément. L’acteur s’est glissé dans la peau de Yann Andréa, dernier amour de la Marguerite, qui rencontrera son idole après 5 années de bombardement épistolaire resté sans réponse: il nourrira finalement une longue relation tumultueuse avec la dame – de 38 ans son aîné – et ce malgré l’homosexualité du jeune homme. En octobre 1982, il s’installe sur le canapé de la journaliste Michèle Manceaux (jouée par Devos donc), magnétophone posé sur la table, pour mettre des mots sur cette ardente union. Deux séances au cours desquelles le verbe consacre ces deux solitudes, engluées dans un couple que nos contemporains adeptes du tamponnage labellisé ne tarderaient pas à qualifier de toxique. La prêtresse du Nouveau Roman n’est pas physiquement présente pendant ces entretiens, où s’invitent d’ailleurs deux extraits majestueux de ses films, dont on jure qu’il pourraient convertir même les spectateurs les plus hermétiques à une œuvre jugée difficile… C’est du cinéma transe, du cinéma de vapeurs d’encens, du cinéma de longs plan-séquences où l’histoire est racontée au moins autant par la personne qui parle que par la personne qui écoute. C’est aussi la rencontre entre deux acteurs étincelants chez qui la fausse note n’existe pas. Chaos conquis!

Jerk de Gisèle Vienne
Vous connaissiez le film d’horreur minimaliste, voici désormais le slasher 70s prenant la forme d’un seul en scène avec un acteur (Jonathan Capdevielle) juste aidé par ses trois marionnettes! Le tout filmé en un inquiétant plan-séquence… Adapté d’une pièce qui traîne son petit succès depuis une dizaine d’années, Jerk est la reconstitution imaginaire et carrément tétanisante des crimes perpétrés par le serial-killer américain Dean Corll, qui tua plus d’une vingtaine de garçons – dont beaucoup de fugueurs n’ayant pas dépassé la vingtaine – dans le badass Texas des années 70, aidé par ses deux complices David Brooks et Wayne Henley. Attendez-vous à voir tout ce que l’ère post-Manson charrie de glauque et de contre-utopique: cynisme, mégalomanie, emprise du gourou tueur à qui on ne refuse rien, viols en pagaille et nihilisme intégral portant la flamboyante estampille Orange Mécanique. C’est dégueu comme on aime et c’est surtout la preuve (pas si fréquemment apportée) qu’on peut transposer une pièce sur un écran de cinéma sans que ça sente trop le rideau rouge carmin ou les trois coups frappés par le régisseur… Mais on vous en a déjà trop dit. C’est à voir en salle, cela va sans dire.


La masterclass John Sayles + Maggie Renzi / Kleber Mendonça Filho + Émilie Lesclaux
Un dialogue à quatre voix qu’on a dû hélas interrompre en cours de route (train retour oblige) mais dont voici quand même THE bon conseil destiné à nos lecteurs aspirants cinéastes:
John Sayles, citant approximativement Ingmar Bergman:
«Here in Sweden, I make films with eighteen good friends. In Hollywood, you make films with 150 enemies»
Et Maggie Renzi de poursuivre:
«People in the industry keep saying you should never work with the people you love. But in my case, that turns out to be really not true.»
Comme un mantra pour notre cher cinéma indépendant…

Clara Sola de Nathalie Álvarez Mesén
Dans un village reculé du Costa Rica, Clara, une femme de 40 ans renfermée sur elle-même, entreprend de se libérer des conventions religieuses et sociales répressives qui ont dominé sa vie, la menant à un éveil sexuel et spirituel. C’est peu dire que nous sommes restés à distance de cet objet empesé, tout en gueules fermées et en inserts symboliquement bien trop chargés, abusant d’une grammaire auteuriste qui ne nous était pas vraiment destinée… Pour la découverte tardive des plaisirs en milieu rigoriste, on préfèrera Looking for Mister Goodbar. Pour la femme coupée du monde qui caresse sans cesse son équidé, on préfèrera Au Hasard Balthazar. Et pour les cochoncetés solitaires effectuées sous un conifère, on préférera (ça n’étonnera pas nos plus fidèles lecteurs) ce film bien plus malpoli qu’on appelle Antichrist!

Madeleine Collins d’Antoine Barraud
Avec Benedetta, l’autre ticket gagnant de cette année Efira, actrice qu’on avait un peu trop facilement tendance à couvrir d’éloges jusque-là, et qui commence à sérieusement nous scotcher. Dans Madeleine Collins, l’ex-coqueluche de M6 campe une blonde hitchcockienne rivalisant d’ingéniosité pour mener à bien sa double vie, écartelée entre deux foyers, en France et en Suisse. Le mensonge, c’est son dada: tel un Jean-Claude Romand en moins bedonnant, elle compartimente son existence au péril de sa santé mentale, mise à rude épreuve quand les proches commencent à sentir le manque de cohérence dans tout ça… Privé pendant un long moment des pièces du puzzle, le spectateur doit d’abord accepter de ne rien comprendre: il devient de plus en plus actif à mesure que ce scénario retors et finement ciselé (entamé en 2009, Michael Jackson était encore des nôtres!) avance. Il assiste aussi à une belle réflexion autour de l’omission (la vérité est-elle toujours bonne à entendre?) et de la manipulation au sein du couple (les gueules d’ange sont souvent les êtres les plus pervers qui soient!). Beau film capable de réconcilier lecteurs de Télérama et spectateurs du dimanche: merci à Antoine Barraud – auteur du curieusement-passé-inaperçu Le dos rouge en 2015, featuring Bertrand Bonello et Jeanne Balibar ) de permettre cette sainte alliance, angle mort du cinéma français depuis tant d’années.

Kindertotenlieder de Virgil Vernier
Un film uniquement composé d’archives et de rushes télé datant de fin 2005 – soit à la mort de Zyed et Bouna dans l’enceinte d’un poste électrique, qui donna lieu à trois semaines d’embrasement dans les banlieues françaises – peut-il nous parler autant, si ce n’est plus, que bien des péripéties de chaînes d’info contemporaines? Oui, mon capitaine, et c’est Virgil Vernier, qui, sur une demande du romancier d’Éric Reinhardt, s’est chargé d’en assurer la continuité: 27 minutes de montage nervuré telle une cocotte minute, où les habitants des «quartiers» ont la parole, et où Nicolas Sarkozy (avec ses lieutenants en bout de table: Hortefeux, Raoult, et le pas encore ministre Claude Guéant…) voit son propos dépouillé des commentaires passe-moi-le-plat du groupe TF1. Le cinéaste reprend ainsi le contrôle sur la narration de ce fait divers qui n’en est d’ailleurs plus un: choix ô combien pertinent de nos jours où la glose idéologique de plateau essaime partout, et pas uniquement entre les murs de la charmante maison Bouygues! Fouinant notamment dans des micro-trott’, le Virgil redonne une certaine noblesse à la parole face cam’ et émeut quand, au sein d’une famille excédée qu’on pourrait croire tanguer vers le karcherisme tendance Beauvau, retentit finalement la petite musique de la lutte des classes… L’opération de nettoyage la plus salutaire, garantie sans Dyson ni nettoyeur vapeur, c’est bien ici qu’elle se trouve camarades!

Au jour d’aujourd’hui de Maxence Stamatiadis
2024 aux Pavillons-sous-Bois, là encore en Seine-Saint-Denis: Suzanne, grand-mère addict à la technologie, ne parvient pas à se remettre de la mort de son mari Edouard. Un jour elle télécharge l’appli “Au jour d’aujourd’hui” qui permet de “retrouver vos êtres chers.” Edouard revient, mais n’est plus tout à fait le même… Peut-on mettre dans un shaker Black Mirror, Les Sims et Strip Tease et viser parfaitement juste? Nous répondons par l’affirmative avec ce film qui fait littéralement revenir les morts, puisque le grand-père du cinéaste est bel et bien décédé en 2013. Usant habilement de cette technologie pas toujours au point qu’on pourrait nommer esthétique face swap, le savoureux Au jour d’aujourd’hui agrège des rushes de Papy Édouard et de Mami Suzanne accumulés sur de nombreuses années, et donne l’heureuse illusion d’un scénario redoutablement préparé à l’avance, alors que l’intrigue a dû composer avec le décès de ce grand-père mutique, traversé par des pulsions meurtrières… C’est pas bien clair ce qu’on vous raconte là? C’est peut-être parce qu’on ne veut pas davantage divulgâcher cette jolie surprise du festival, où l’on croise (cerise sur le gâteau) les Anges de la télé-réalité et une jeune Evelyne Thomas…

Elles allaient danser de Laïs Decaster (court-métrage)
Une nuit parisienne au cœur du mois d’août. En cherchant un endroit où danser, deux amies vivant en banlieue et fraîchement rentrées dans la vingtaine déambulent dans la capitale et s’adonnent, telles Diam’s et Vitaa avant elles, à quelques confessions nocturnes… Sur leur route, elles miroitent une vie faite de grands lofts et de gated commmunities à la parisienne, inscrivant là le film dans un territoire pas si éloigné de Tout ce qui brille. Dur, dur, avec un synopsis aussi peu distinctif, de bifurquer du programme routier tant attendu. Le film peine en effet à surprendre le spectateur (a fortiori, le spectateur de festival), culminant dans un passage hélas obligé du jeune film d’auteur français de «logorrhée»: une scène de drague donnant lieu à une rapide embrouille entre nos deux amies, évidemment vite rabibochées pour les besoins de la narration. On pourrait multiplier comme ça les exemples qui retirent au film pas mal de son caractère… Reste cette jolie rencontre avec un boomer seul sur un banc, qui ose un peu suspendre le temps et dévier d’un sentier déjà archi balisé par l’histoire du cinéma depuis… que le cinéma existe?

Toute une nuit sans savoir de Payal Kapadia
Un film produit par une société de production baptisée Petit Chaos ne pouvait nous laisser indifférents. Accompagné par un Oeil d’or glané au dernier Festival de Cannes – le film figurait à la Quinzaine, où nous avons peu eu le temps de traîner nos guêtres cette année – A night of knowing nothing plonge le spectateur dans la correspondance entre une étudiante indienne et son amoureux absent, échange «à une voix» qui témoigne des évolutions politiques du pays (où l’explosion des frais de scolarité menace la plus grande démocratie du monde, et où les journalistes prenant position contre le système de castes, contre les partis nationalistes et pour la liberté de presse risquent l’assassinat, rappelons-le). C’est un film d’obscurité, d’absence et d’égarement sensoriel, comme en témoigne ce premier plan marquant où des jeunes s’ambiancent en soirée sans aucune piste son… On ne sait pas toujours ce qui apparaît à l’écran, et on ne sait pas toujours si nous sommes dans le registre de l’archive ou du footage récent: c’est la grande réussite de ce film aux mille éclats, chamarrant autant de sources d’approvisionnement que de matières filmiques (photogrammes? 35? Super 16?), que de ne pas se laisser synthétiser par notre vulgaire bloc-notes festivalier. Il va falloir acheter votre place les amis!

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