Si c’est en suivant les règles du genre à la lettre que s’est ouverte la compétition avec Le Sabre des gardiens, The House on the Moon vient, lui, nettement en rebattre les cartes, dans une réinterprétation du wu xia pian que d’aucuns qualifieraient d’arty. En adaptant et prolongeant la légende chinoise de l’archer Hou Yi et de son épouse Chang’e, Nelson Yeo raconte ici le périple de celle-ci pour retrouver son époux disparu, de l’autre côté de la lune. Conscient de s’attaquer à un objet de l’ordre du mythologique, le cinéaste emprunte alors la voie d’une mise en scène à l’ampleur assez fascinante, trouvant dans ses premières minutes un ton proprement cosmique, qui ne craint jamais d’approcher la lune sous un réalisme total, comme s’il y avait là une terre tout à fait banale pour un récit si grand. Au milieu de son désert caillouteux marqué par le vide, l’épure des images fait alors mouche, laissant ressentir la tranquillité presque religieuse de ces lieux comme un symbole du sacré autant que comme le résultat d’une nature tout à fait banale. Là, Nelson Yeo immisce son malin jeu d’échelles, l’approche terre à terre de ses décors permettant de perpétuellement flouter les échelles narratives, la légende que l’on suit paraissant parfois très banale, puisque vue à hauteur de personnages malgré une iconisation évidente.
L’envoûtement ainsi installé ne prend alors son véritable sens qu’une fois les fonds de décor et les jeux des comédien.ne.s mis en relation : tout semble factice, et ne peut par définition que l’être étant donné que l’on représente des héros légendaires, alors il s’agira d’épouser ce constat. Tout, dans la poésie des mouvements parfois chorégraphiques comme dans l’allure d’écran des arrière-plans picturaux, donne l’impression d’un ballet contemporain qui ne fait que flirter avec le réel pour mieux le détourner. Il faut alors bien avouer que l’intention déconcerte franchement et se heurte à une vraie irrégularité dans sa mise en image. Les compositions saisissantes s’accumulent au fil du récit, mais leur mise en mouvement, souvent au renfort d’effets très tape-à-l’œil (entre autres des ralentis saccadés façon Wong Kar-wai, ou des ambiances lumineuses rougeoyantes), ne peut que ramener à leur artificialité. Difficile alors de trouver ses marques, et surtout de l’émotion, lorsque la justesse du ton n’est que passagère, mais surtout trouvée dans les instants les plus épurés côté dispositif.
Du légendaire mystique, The House on the Moon bascule régulièrement dans le clipesque, comme dans cette séquence où un personnage retenu prisonnier ne l’est pas dans une simple geôle, mais au milieu d’une installation de cordes aux airs d’installation d’art contemporain façon Kinbaku. Sans doute les codes narratifs convenus du wuxia et la forme visuelle symbolique et empesée trouvent-ils là leur caractère non miscible, donnant l’impression d’un objet dont l’originalité ne fait souvent qu’écran. Si la langueur avec laquelle se déploie le récit captive alors un peu, le goût du cinéaste pour la fragmentation temporelle et spatiale de son récit brise systématiquement l’enchantement par l’impression que ce refus de la clarté ne découle pas d’une intention de perturber, mais d’un plaisir vain pour l’opacité narrative. D’une matière visuelle et artistique passionnante, l’appréciation du long-métrage en devient particulièrement laborieuse à cause de sa mise en mouvement, ces mêmes belles images et idées ne touchant qu’aléatoirement, lorsque le symbolisme semble moins fabriqué. Il faut alors bien comprendre que le souci est général, et particulièrement prenant côté dialogues, le cinéaste usant de la langue selon une logique quasi rythmique, privilégiant par instants la sonorité au sens porté. Pourtant, tout paraît terriblement empesé tant les échanges, même les plus simples, sont blindés de métaphores et autres formulations pleines de gravité, ajoutant à la difficulté d’accrocher à un objet si hermétique et complexifié.
Se joue alors une véritable contradiction entre geste de fond et matérialisation à l’image. En s’attaquant à un récit légendaire, The House on the Moon ne fait en réalité que jouer des échelles dramaturgiques, les humains essayant sans cesse de se prendre pour des dieux tout-puissants lorsque les héros les plus légendaires quémandent pour être des « personnes ordinaires ». C’est dans cet échange constant d’échelles que se trouve la substance vive d’un long-métrage alors touchant dans sa façon de traiter de la nostalgie, des angoisses écologiques et de l’extraordinaire, selon un regard profondément humain. Extraordinaire, justement, rien ne l’est, sinon l’amour et le deuil, sentiments profondément universels, des dieux aux êtres les plus communs. C’est justement au fil d’une courte séquence présentant un banal couple, faisant l’amour, prenant un selfie pendant une balade, puis coexistant simplement, que Nelson Yeo s’affranchit enfin de la forme qui entrave son geste. Là, dans cet instant de rien, tout au plus d’une vie banale, regardée dans sa durée, il y a déjà tout, et sans doute bien plus d’émotion que dans l’immensité des légendes ou l’élaboration de dispositifs artistiques complexes.
| Avec : Shi-An Lim, Akira Huang, Harry Chang, Dominick Rustam, Lee Kang-sheng… Scénario : Nelson Yeo, Vicki Yang Photographie : Lincoln Yeo Montage : Hoping Chen Musique : Kasimyn Production : Si En Tan, Wendy Lie, Kuek Shee Heng |



