[ET LA LUMIÈRE FUT] Otar Iosseliani, 1989

Vous aussi, vous vous posez la question? Pourquoi un chantre de l’école géorgienne, exilé en France pour fuir le régime communiste et la censure, s’est soudainement, à la fin des années 80, passionné pour le continent Africain? Hé bien, pourquoi pas tant que cette (bonne) idée donne lieu à un (bon) film.

PAR ROMAIN LE VERN

En Afrique, dans un village au cœur de la forêt mystérieuse, un peuple vit heureux, porté par le rythme d’une vie quotidienne qui perpétue les coutumes ancestrales. Jusqu’au jour où l’arrivée de bûcherons bouleverse l’existence des habitants.

L’idée est née un jour où Otar Iosseliani feuilletait un livre de photos prises en Afrique, et, sans connaitre ce continent, reconnaît les regards et les visages de ces gens démunis. Son ambition longtemps caressée de raconter de façon simple la chute d’une certaine culture, considérée comme une culture primitive par les autres civilisations plus industrialisées et elles-mêmes privées de culture (donc encore plus primitives) prend forme. A force de voir les cultures disparaitre les unes à la suite des autres (les Aztèques, les Mayas, les cultures grecque et égyptienne, celte et étrusque), Iosseliani se tourne vers l’Afrique, conscient qu’il était impossible de tourner cette parabole en Europe; la culture étant devenue uniforme sur ce continent. Sur place, il n’est pas déçu, adore la population sincère, honnête, ouverte et peut raconter la disparition des valeurs spirituelles propres à une culture encore épargnée – mais plus pour longtemps, hélas – par l’opulente société de consommation. En l’occurrence, un village africain au cœur de la forêt où les hommes lavent le linge dans un marigot et les femmes pratiquent la chasse à l’arc, où tout ce monde heureux se réunit pour chanter en regardant le soleil qui se couche. Mais les mœurs sont quotidiennement bousculées par les arrogantes machines forestières qui passent, repassent, déciment… Et les arbres qui tombent de plus en plus près des maisons… Et les touristes qui s’esbaudissent devant un incendie ravageant le lieu…

A bien des égards, cette fable sur la destruction d’une culture raconte des choses belles et profondes sur la fin d’un monde, le déracinement, la préservation des trésors du passé. Les scrogneugneux reprocheront à Ioio – et le reprocheront également au moment de La Chasse aux papillons – une prétendue nostalgie passéiste et une flippe du progrès confinant à la frilosité avant de (le) comprendre que sa vision désenchantée ne bride pas l’amusement. On ne voit aucun mal à être sensible à l’humain et aucune honte à respecter son passé. On aime même plutôt qu’un cinéaste aussi débonnaire nous parle des choses sérieuses, comme ça, entre deux registres, entre deux continents, entre deux lui-même. A moins que la double-nationalité pose problème…

Cette dualité sied idéalement au réalisateur de Adieu, plancher des vaches. A lui qui s’est installé dans la capitale française pour exercer son métier tout en éprouvant le mal du pays, cette fichue nostalgie de sa Tbilissi. Assurément amer de l’expérience de quatrième film, Pastorale, interdit par les autorités, assurément las de jouer au chat et à la souris avec le régime soviétique, il a mené deux carrières de façon schizo: l’une menée en Géorgie avec l’aisance d’un surdoué (voir Il était une fois un merle chanteur) et l’autre en décalage permanent avec le regard d’un étranger, contraint de recomposer un monde familier, à la fois vivant et suranné, sentimental et surréaliste, doux et dur, ne ressemblant qu’aux choses bizarres, drôles et parfois un peu tristes s’agitant dans sa tête (et dans la nôtre, évidemment).

Enfin, on a envie de remercier Otar de ne pas avoir cédé à la tentation folklorique, ne souhaitant pas reconstituer les rites et les traditions locales pour en créer de toute pièce, par respect pour ceux qu’il filme. En d’autres termes, rien n’est exotique, étrange, excentrique ou chaos pour être chaos; tout est réel, simple, possible, accessible à tous. Un art pas si aisé d’être capable de traduire aussi élégamment le singulier d’une façon plurielle. Cette difficulté de vivre où que ce soit lorsqu’on appartient à une culture disparue. Et sous-tendre que ce qui leur arrive à ce moment précis nous arrivera bien un jour sur le coin de la gueule.

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