[ÉL / TOURMENTS] Luis Buñuel, 1953

Dès sa séquence d’ouverture, Él fait du pied aux mélodrames gothiques qui inondent la production classique hollywoodienne des années 1940, ces « Paranoid Woman’s Films » inaugurés par Rebecca (Alfred Hitchcock, 1940) avec en tête Le Secret derrière la porte (Fritz Lang, 1947), romance freudienne ambiguë dont la première scène se déroule également dans une chapelle. Él remplace le mariage par la messe du Jeudi saint, mais cette cérémonie va sceller tout aussi fatalement l’union du couple central. Francisco, le personnage masculin, assiste au rituel consacré : un prêtre est agenouillé devant un enfant de chœur dont il lave les pieds. La caméra subjective parcourt alors ceux des fidèles, s’arrête, revient sur une paire particulièrement à son goût, et panote pour révéler le visage de sa propriétaire. Ce glissement du regard pour introduire le personnage féminin (Gloria, un prénom fortement connoté dont le choix n’est pas fortuit) dit tout ce que Francisco projette dès lors sur elle de pur, de virginal et de sacré.

Après une cour agressive destinée à détourner la jeune femme de son actuel fiancé, Gloria cède et épouse Francisco. L’homme, à l’instar du Vincent Price tyrannique et capricieux de Dragonwyck (Joseph Mankiewicz, 1946), est un riche propriétaire terrien – rien d’étonnant, alors, à ce qu’il entende posséder sa femme au même titre que ce précieux patrimoine qui lui revient de droit. Lors de leur voyage de noces, il promène Gloria sur son fief en la tenant fermement par le bras, comme un otage, qu’il ne tarde pas d’ailleurs à enfermer dans son extravagante demeure. Buñuel préfère les courbes et les volutes Art Nouveau aux moulures austères des manoirs gothiques du « Paranoid Woman’s Film », auquel il emprunte son dispositif central pour mieux le retourner comme un gant. Ce n’est plus la femme qui, sous l’emprise d’un époux manipulateur voire dangereux, est soupçonnée de paranoïa : la fiabilité du récit de Gloria, qu’elle relate en flashback, ne fait ici aucun doute. C’est Francisco, ce « él » – « lui » en français – universel obsédé par un idéal féminin virginal incompatible avec ses propres pulsions charnelles et tourmenté, en conséquence, par l’idée que cette pureté puisse être entachée, qui sombre dans une violente paranoïa.

Entre la scène du clocher qui aurait inspiré Vertigo (Alfred Hitchcock, 1958), un autre film à propos d’un homme obsédé par une image, et celle qui montre le vestibule vide du manoir tandis qu’y résonnent, depuis la chambre, les cris de douleur de Gloria, Buñuel nous mène au gré du délire de cet homme jusqu’aux confins d’une cruauté rarement égalée à son époque. Bien que ses conséquences nous soient élégamment épargnées, maintenues hors-champ ou seulement suggérées, l’obsession de Francisco culmine dans un projet impliquant des cordes, une lame de rasoir, une aiguille et du fil. Du « coup de foudre » au « fou de coudre », dira Lacan, Él s’achève là où il a commencé : dans un lieu saint, et par ce geste de la couture qui commande le film dans sa structure même pour venir « boucler » le récit. Alors que le genre horrifique s’attelle encore aujourd’hui (Something Very Bad is Going to Happen de Weronika Tofilska, Obsession de Curry Barker…) à l’examen minutieux des relations amoureuses, Él prenait déjà l’aspiration de Gaslight (George Cukor, 1944) et consorts pour exp(l)oser le mariage avec ce portrait à la fois lucide et glaçant de masculinité malade.

2 juin 1954 en salle | 1h 33min | Drame, Romance
De Luis Buñuel | Par Luis Buñuel, Luis Alcoriza
Avec Arturo de Cordova, Delia Garces, Luis Beristain
Titre original EL

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