Avec Dog Days, son premier long métrage de fiction, le documentariste Ulrich Seidl filme les banlieues viennoises comme on observerait une espèce en voie de disparition. Le titre allemand, Hundstage, désigne ces journées de canicule où la chaleur rend tout plus lent, plus irritable, plus violent. Chez Seidl, elle agit surtout comme un révélateur. Sous le soleil blanc des pavillons et des parkings, la respectabilité se fissure. Le film ne raconte pas une seule histoire mais plusieurs, façon Short Cuts de Robert Altman. Des couples, des voisins, des solitaires, des pervers ordinaires, des gens simplement épuisés par leur propre existence se croisent dans une banlieue où les maisons ressemblent moins à des refuges qu’à des prisons. Et la réalité entre ce qui est réel et ce qui est fictif est bien sûr brouillée… Le pornographe Victor Hennemann joue un homme qui humilie sa compagne ; un ingénieur en systèmes d’alarme joue un ingénieur en systèmes d’alarme ; un propriétaire viennois de 75 ans devient un veuf obsessionnel qui rapporte au magasin les aliments dont le poids ne correspond pas exactement à ce qu’il attendait. Les personnages sont des « objets trouvés » humains : trop précis pour sembler inventés, trop étranges pour être tout à fait crédibles. Seidl ne cherche pas à psychologiser ses personnages. Il les regarde. La caméra reste souvent fixe, frontale, parfaitement composée, comme si elle attendait que quelque chose finisse par déborder du cadre. Le spectateur ne sait plus très bien s’il regarde une scène écrite ou quelque chose qu’il aurait surpris par hasard. Seidl ne condamne pas explicitement ses personnages et ne cherche pas davantage à les rendre aimables. Il observe la laideur sans offrir au spectateur le confort de pouvoir s’en distinguer. Nous sommes devant eux, mais aussi avec eux, coincés dans cette même chaleur poisseuse.
Au centre de cet étrange réseau de récits, une jeune femme sillonne les rues en demandant aux inconnus de la prendre en voiture. Ses questions naïves, ses listes, ses jingles et son absence de filtre social deviennent un étrange révélateur. Elle fait tomber les masques sans même avoir conscience de ce qu’elle provoque. À son contact, comme sous l’effet de la chaleur, les personnages cessent progressivement de jouer leur rôle social. La lumière de Wolfgang Thaler est essentielle à cette sensation. Le soleil est presque agressif, blanc, surexposé. Il n’y a rien de chaleureux dans cette lumière. Elle écrase les corps, rend les visages vulnérables et transforme les espaces ordinaires en lieux de malaise. Plus il fait beau, plus le monde paraît malade.
C’est là que Dog Days dépasse le simple catalogue de névroses suburbaines. La canicule devient une métaphore sociale : elle fait transpirer ce que la normalité permet habituellement de maintenir sous contrôle. Les maisons propres, les relations convenables, les petites habitudes bourgeoises ne constituent qu’une mince couche de vernis. En dessous, il y a le désir, la frustration, la cruauté et surtout une solitude immense. Le film est d’autant plus dérangeant qu’il ne propose aucune véritable échappatoire. Même lorsque les personnages se rencontrent, ils ne communiquent presque jamais. Ils se servent les uns des autres, se désirent, se violentent, se jugent ou se supportent sans parvenir à créer un véritable lien. À force de collectionner les comportements sordides et les humiliations, Seidl risque parfois de transformer la misère humaine en attraction. Le malaise devient une esthétique, la cruauté un spectacle. C’est le reproche qu’on a fait à l’époque et qu’on lui fera toujours par la suite : à force de regarder l’enfer avec autant d’insistance, le cinéaste ne finit-il pas par en devenir le voyeur privilégié ? Cette ambiguïté est pourtant au cœur de Dog Days et de tout Seidl, qui demande d’accepter l’inconfort. Il y a quelque chose de comique, parfois, dans cette galerie de monstres ordinaires. Mais le rire se bloque vite. Parce que derrière la caricature, il y a surtout une idée beaucoup plus triste : ces gens ne sont pas monstrueux parce qu’ils seraient exceptionnels. Ils le sont parce qu’ils sont seuls. Dog Days filme donc une banlieue sans dehors. Le monde continue de tourner, le soleil cogne, les voitures passent, mais personne ne semble réellement capable de sortir de sa propre cage.
25 septembre 2002 en salle | 2h 00min | DrameDe Ulrich Seidl | Par Ulrich Seidl, Veronika Franz Avec Erich Finsches, Alfred Mrwa, Maria Hofstätter Titre original Hundstage |
25 septembre 2002 en salle | 2h 00min | Drame

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