Voilà maintenant quatre bonnes années que Steven Spielberg n’était pas passé derrière une caméra (The Fabelmans en 2022), et plus de vingt ans qu’il n’avait pas filmé l’arrivée sur Terre de quelques extraterrestres, non sans fracas, dans La Guerre des mondes en 2005. Si le thème était clairement annoncé de retour pour son Disclosure Day, le mystère restait pourtant entier quant à la forme des créatures comme du récit qui les accueillerait. De quoi suivre ici le parcours parallèle de Margaret (Emily Blunt), journaliste météo d’abord madame Tout-le-monde, et Daniel (Josh O’Connor), homme en cavale, un mystérieux sac noir sur le dos, tous deux décidés à affronter la révélation que nous ne sommes sans doute pas seuls dans l’univers.
Apte à préserver ce secret tout au long de sa longue promotion, le film maintient le secret encore de longs moments, même une fois son récit amorcé. Spielberg nous propulse en à peine quelques secondes au cœur d’une intrigue de thriller nerveuse qui navigue à vue dans des lieux souterrains et des espaces cachés du jour, à peine éclairés par les phares qui percent depuis l’extérieur. Sans prendre par la main, le récit immisce alors l’étrange sans l’annoncer, comme une sorte de bug au sein d’un réel gris, en simili temps réel, rarement habillé de musique extradiégétique. Si le spectacle ascensionnel suivra, nous ne pouvons jusqu’ici que composer avec le symbolique et le cryptique, à la manière de complotistes lancés dans une quête visant à tout comprendre.
Le programme en est alors tout donné, déductible par quiconque décide de l’admettre : pas question ici d’invasion extraterrestre spectaculaire ; nous resterons plus de deux heures durant bloqués avec les humains qui, face à la découverte d’une vie venue d’ailleurs, se débattent avec la nouvelle, entre Terriens. Les protagonistes, incarnés par un Josh O’Connor toujours convaincant et une Emily Blunt proprement habitée, captivent et touchent en tant qu’énigmes. Tous deux deviennent les vecteurs de réflexions et d’émotions qui seraient sans grand doute les nôtres, tout le monde étant lancé à vive allure dans l’inertie d’un récit qui disperse ses points d’accroche sans les tendre sur un plateau d’argent. Le caractère déstructuré du récit peine ainsi parfois à laisser tout exister fluidement, mais construit pour autant un mystère rapidement fascinant.
Divertisseur toujours inventif, Spielberg mène alors la marche tambour battant, n’ayant clairement rien perdu de sa capacité à convoquer des concepts d’action absolument géniaux, mais aussi et surtout à les sertir dans une mise en scène diablement limpide et entêtante. Outre la brillante séquence d’action confrontant train et voiture dans un environnement entièrement numérique que l’on oublie rapidement tant montage et cadres sont efficacement troussés, c’est sans doute dans une très simple séquence de discussion à distance, entre deux personnages réunis dans un espace qu’ils ne partagent pas physiquement, que la magie du cinéaste opère le plus nettement. Il n’est ici aucunement besoin d’en faire trop à la caméra, ni même de finalement beaucoup penser à la réception. Il n’est question que de se laisser emporter par une orfèvrerie du divertissement dont l’efficacité brille d’autant plus qu’elle ne se perçoit pas.
Jamais très loin de sa tendance au spectacle ample, le metteur en scène cultive pour autant une approche fraîchement renouvelée de ses effets les plus communs, que l’on pioche dans ses lens flares ici devenus éblouissants ou dans ses grands travellings spectaculaires paradoxalement épurés. Couplés à une esthétique étonnamment âpre, terre à terre, même lorsqu’ils démultiplient les plans plastiquement fous, tous ces motifs poussent à la confusion et à l’impression, au-delà de la maestria, de débarquer le plus brusquement qui soit au milieu de chaque séquence.
C’est là sans doute l’objectif clair d’un cinéaste bien davantage concentré à regarder nos existences humaines que celles de petits hommes verts lointains. La révélation de leur arrivée se révèle rapidement celle d’un choc mondial parmi tant d’autres déjà vécus par le passé, un énième point de bascule pour des sociétés qui apparaissent déjà désolées, en effondrement. Que faire alors ? Garder la balance en équilibre pour maintenir un ordre oppressif, à grand renfort de mensonges politiques, ou tenter de changer les choses, de les faire savoir, quitte à faire s’effondrer tout un équilibre, pour le meilleur comme pour le pire ? L’œil présent au centre des affiches comme d’énormément de plans n’est alors que le symbole clair de notre difficulté collective à recevoir les images, celles que l’on chasse sans cesse en quête de vérité, tout en ne sachant jamais véritablement quoi en faire une fois la preuve parvenue, du rejet épidermique à la foi la plus inébranlable.
Avec l’intelligence de ne jamais clore la question, Spielberg signe sans doute là un des films les plus conscients de son époque, brassant religion, complotisme et effondrement politique comme autant de phénomènes qui questionnent nos croyances lorsque le visible devient un abîme terrifiant. Jamais le plus rêveur des cinéastes ne semble ici avoir cessé de croire. La seule question qui subsiste est donc de savoir comment conjuguer ses croyances avec le réel contemporain.
10 juin 2026 en salle | 2h 25min | Science Fiction, ThrillerDe Steven Spielberg | Par David Koepp Avec Emily Blunt, Josh O’Connor, Colin Firth |
10 juin 2026 en salle | 2h 25min | Science Fiction, Thriller


