Le second long-métrage de Manuela Martelli (après Chili 1976, en 2022) s’ouvre sur des images d’archives granuleuses capturant l’extraction et le transport d’un iceberg, à l’occasion de l’exposition universelle de 1992, de l’Antarctique à l’Espagne. Le Chili, qui réalise cet exploit aussi impressionnant que son exécution est incommode (et approximative, puisqu’une partie du bloc aura inexorablement fondu avant d’atteindre sa destination), entend ainsi se présenter au monde comme une nation capable de redoutables prouesses techniques, plus moderne que jamais au sortir de seize années de dictature militaire. Vient ensuite un plan monochrome dont émerge au ralenti, comme d’un épais brouillard, une figure féminine en combinaison rouge souriant à l’objectif.
Avec cette ouverture, Martelli formule une double promesse. Adossé à la métaphore de l’iceberg comme symbole ironique d’un passé dictatorial « gelé », Dégel encapsule la transition historique du Chili de la dictature à la démocratie – et surtout ce que cette transition cristallise dans la sphère intime d’Inès, enfant-protagoniste à hauteur de laquelle se place la caméra. Mais c’est aussi le récit d’une disparition, d’un escamotage que l’apparition du second plan, d’ailleurs, anticipe en les renversant. Inès, dont les parents sont occupés à couvrir l’exposition universelle en Espagne, erre dans l’hôtel de haute-montagne familial, sous la surveillance négligente d’une grand-mère capitaliste et perruquée. Là, elle se lie à Hanna, jeune athlète allemande venue s’entraîner pour la saison. Or un matin, ayant échappé à la surveillance autrement moins négligente de son coach, l’adolescente s’évanouit dans l’éther.
Cette disparition et ses conséquences menacent les fragiles relations internationales dont dépend, entre autres, un projet lucratif d’extension du complexe hôtelier ; dès lors Inès, qui en sait trop, est intimée au silence. Car la gamine, discrète passe-muraille, voyage entre les différents espaces (littéraux ou métaphoriques) de l’hôtel : elle passe de chambre en chambre, de lit en lit, d’une langue à l’autre, et traverse ainsi les strates sociales. Les adultes font peu de cas de ses pérégrinations, voire ignorent carrément où elle se trouve. Elle est, au même titre qu’Hanna, « perdida » – excepté que personne ne la cherche. Au travers de ce point de vue ambulant, sensible sans être naïf, l’expérience se nimbe d’une aura mystérieuse qui place timidement Dégel dans la périphérie du genre. Par le traitement du son et les cadrages, les paysages laiteux, sol et ciel confondus, évoquent tout à la fois le vertige et l’asphyxie, un vide qui avale les êtres ou un voile qu’on jette sur les faits, et le montage est ponctué de transitions en surimpression qui encapsulent cette ambivalence.
Entre inertie et mouvement, transparence et opacité, Dégel évoque le temps suspendu de Picnic at Hanging Rock (Peter Weir, 1975) ou le jeu sur les textures et les couleurs (le rouge !) de Ne vous retournez pas (Nicolas Roeg, 1973). Le caractère transitoire des lieux et du personnage, si impeccablement relayé par la mise en scène, peine cependant à compenser l’étrange stase que le silence d’Inès impose au récit. La résolution, quant à elle, se dérobe là où on l’attend : le film préfère, d’une pierre deux coups, conclure la trajectoire du personnage – qui se cherche une place et occupera, pour finir, celle qu’on veut bien lui donner – tout en confirmant l’agenda politique du pays.
26 août 2026 en salle | 1h 48min | DrameDe Manuela Martelli | Par Manuela Martelli Avec Maya O’Rourke, Saskia Rosendahl, Maia Rae Domagala Titre original El Deshielo |
26 août 2026 en salle | 1h 48min | Drame

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