Spécialiste d’une animation colorée aux thématiques pourtant plus qu’adultes, Alberto Vazquez revient, après son introspection névrosée Psychonautas, puis sa boucherie antimilitariste Unicorn Wars, tirer le portrait désenchanté d’un capitalisme aliénant avec Decorado. Présenté et salué il y a peu au Festival international du film d’animation d’Annecy, le film suit la crise existentielle d’Arnold, souris au chômage dans une ville aux prises avec ALMA, entreprise libérale et doucement tyrannique. Persuadé que tout cet étrange petit monde n’est qu’un décor irréel, il élabore un plan pour s’échapper de la ville.
C’est en laissant Decorado renouer plus nettement avec son activité de bédéiste que le cinéaste muscle son style dans ses traits les plus référentiels, piochant tantôt chez Donald Duck, Tex Avery ou dans la folie de quelques Silly Symphonies pour fonder son univers hautement enfantin. Les couleurs chatoient au sein de compositions souvent figées mais détaillées, limpides et élastiques dans leur matière, laissant le regard naviguer de case en case pour retrouver le plaisir presque régressif de personnages anthropomorphiques moins radicaux qu’auparavant pour l’auteur, et donc de fait plus communicatifs dans le décalage instauré. Porté par l’animation ultra-dynamique de son trait enfantin, le long-métrage ne cesse alors d’amuser de ses fourmillantes trouvailles de direction artistique, contribuant au plaisir enfantin général tant les scènettes divertissantes, dans l’action fantastique comme dans un comique léger toujours bien troussé, ne cessent de convoquer un plaisir sériel de jeunesse.
Forcément, le tout habille sa structure narrative d’un atour épisodique, parfois propice aux allers-retours légèrement stagnants où l’on peine à avancer et développer au sein de l’univers génial déjà posé, en témoignent les récurrents fondus au noir qui déstructurent le récit plus que de raison. Posé sur des rails scénaristiques plutôt prévisibles, accentuant l’aspect relativement didactique du propos de fond, le film ne cesse pourtant de montrer combien celles-ci sont sinueuses, propices à arpenter des chemins connus dans un parcours pourtant joyeusement stimulant. Un poulet pyromane qui déguste des wings, une Fée Clochette incarnation de la dépression, et autant d’autres trouvailles comiques dont le détournement des codes du conte pour enfant vers le non-sens le plus génial touchent toujours juste, à savoir aux zygomatiques. Vazquez réussit ainsi précisément en affichant clairement la conscience de son geste de détournement, qu’il ne rend ainsi jamais cynique, ni gratuit, mais généreusement ludique, convivial.
De lieux communs presque évidents (les antidépresseurs, les voisins antipathiques, la violence policière), le film, en en survolant parfois certains dans leur évocation, construit un pur cauchemar paranoïaque, à la progression en forme de spirale pointillée, éclatant personnages et direction parfois sans beaucoup de liant, pour finalement instaurer dans ses trous une ambiance quasi fascinante. On ne peut plus clair sur les violences qu’il aborde, soulignées à coup d’orgues et de violons, le long-métrage fait le choix non pas du pamphlet, mais du parcours atmosphérique, exploration angoissée au possible d’un Truman Show à l’ère du capitalisme fasciste.
Pour ainsi dire, le fond revendicateur se règle aussi rapidement qu’il s’annonce : le récit s’ouvre (littéralement) par un rideau de théâtre découvrant un monde à l’agonie, laissant percevoir, sous la réalité morne de son désastre écologique, sa facticité et son non-sens, dont ne peut découler, après la mort du rêve, que la déréalisation. Teinté d’un pessimisme touchant, Decorado s’attèle alors à dépeindre la mort du militantisme et des luttes au sein d’un système si bien huilé qu’il aliène certes, mais surtout noie chacun·e dans un cocon d’individualisme. De là à voir surgir les réminiscences des capsules du monde réel de Matrix, il n’y a qu’un pas, qu’Alberto Vazquez franchit en naviguant constamment entre l’hallucination quasi complotiste et la remise en question profonde de l’organisation du monde.
Moins complexe et précis dans sa thèse, le film marche alors dans le sillon d’Eddington d’Ari Aster, fenêtre sur un monde où règne le chaos formel avant le fond, la panique avant la réflexion. Peu importe le camp, que l’on continue d’y croire ou que l’on se contente de faire avec, tout va mal, pour tout le monde. Decorado, génial moment de comédie colorée, se referme aussi théâtralement qu’il s’est ouvert et ne laisse alors, toujours malin, que la réflexion la plus sombre.
26 août 2026 en salle | 1h 35min | Animation, ComédieDe Alberto Vázquez | Par Alberto Vázquez, Francesc Xavier Manuel Avec Asier Hormaza, Kandido Uranga, Oscar Fernandez |
26 août 2026 en salle | 1h 35min | Animation, Comédie


