Culte des années 80 : Young Marble Giants – « N.I.T.A. »

N.I.T.A., si beau morceau de Young Marble Giants, trio de Cardiff composé des frères Philip et Stuart Moxham et de la chanteuse Alison Statton, résume assez bien ce qui rendait le groupe gallois si singulier au tournant des années 1980. Formé en 1978, le groupe évolue loin de l’agitation des grandes scènes musicales britanniques. Dans un entretien accordé au Quietus en 2009, Stuart Moxham ne cachait d’ailleurs pas son peu d’enthousiasme pour le punk rock : « Personnellement, je n’aimais pas le punk rock. Musicalement, c’était du rock’n’roll une fois de plus, simplement joué un peu plus vite, avec des crachats et des jurons puérils, un phénomène très limité à Londres, que la presse musicale a monté en épingle. » Il reconnaissait toutefois qu’avec le recul, le mouvement avait été « un formidable catalyseur, quelque chose d’essentiel ».

Là où beaucoup de formations post-punk cherchaient à exprimer leur urgence dans la tension physique ou les guitares abrasives, Young Marble Giants choisissait une autre voie avec quelques notes de basse, une boîte à rythmes, une guitare discrète et la voix presque détachée d’Alison Statton. En résulte une atmosphère à la fois envoûtante et étrange, faisant qu’on n’oublie pas ce morceau. Derrière les quatre lettres du titre se cache l’expression « Nature Intended The Abstract », explicitée dans les paroles au détour d’une séquence presque surréaliste : « Shake up your body, let’s be a tree ». Dans un entretien accordé à The New Perfect Collection, Stuart Moxham explique que l’abréviation répondait surtout à une raison pratique : « C’était simplement plus facile de le raccourcir. En tant qu’auteur-compositeur, j’ai vite compris que j’allais devoir écrire mes titres des milliers de fois, j’ai donc pris l’habitude de les garder courts. » Autre particularité de la formation : Alison Statton n’était pas le premier choix de Stuart pour le chant. C’est Philip qui avait insisté pour qu’elle rejoigne le groupe. Stuart reconnaissait dans son entretien au Quietus que les chansons étaient écrites en tenant compte de la voix et du point de vue féminin de leur interprète.

Musicalement, le morceau possède une étrangeté particulière au sein de l’album Colossal Youth, paru en 1980 chez Rough Trade. La boîte à rythmes maintient une pulsation presque mécanique, et la guitare de Stuart Moxham intervient avec parcimonie. La basse de Philip, elle, occupe une place mélodique, l’orgue électrique contribue au climat singulier du morceau. Stuart expliquait au Quietus que le groupe appréciait aussi le côté artificiel, presque kitsch, des boîtes à rythmes. Il évoquait notamment leur goût pour les sonorités de musique d’ambiance et les rythmes de rumba des stations balnéaires britanniques. Les influences revendiquées étaient également à chercher du côté de Brian Eno, Can et Kraftwerk plutôt que dans le rock traditionnel. L’histoire de Colossal Youth est elle-même assez étonnante. Le disque fut enregistré en cinq jours, avec les trois musiciens jouant et chantant leurs morceaux en direct, et des mixages d’environ vingt minutes chacun. Dans un entretien accordé à Magnet en 2010, Stuart expliquait qu’il avait voulu être particulièrement efficace, persuadé que le projet était condamné à l’échec compte tenu de son implantation galloise. Le groupe avait pourtant déjà enregistré une première version de l’album sur cassette, dont plusieurs titres furent repris pour l’édition Rough Trade. Le label, dirigé par Geoff Travis, joua un rôle décisif en acceptant de sortir un album plutôt qu’un simple single, choix auquel Stuart avait dû convaincre ses deux partenaires.

Mais l’aventure fut brève : Young Marble Giants se sépara en 1981, après une tournée américaine et alors que les relations personnelles entre les membres se détérioraient. Stuart évoquait au Quietus le malaise provoqué par ce succès soudain, mais aussi la séparation de Philip et Alison. Cette trajectoire éclair n’a pourtant pas empêché Colossal Youth de devenir une référence durable pour plusieurs générations de musiciens. Kurt Cobain comptait notamment le groupe parmi ses admirations, Peter Buck de R.E.M. a également salué son importance. On retrouve des échos de cette économie instrumentale chez les Cocteau Twins, Belle and Sebastian ou The xx, même si les filiations sont différentes. Après la séparation, Alison Statton poursuivit notamment avec Weekend, tandis que Stuart Moxham continua d’enregistrer sous son nom et avec d’autres formations. Young Marble Giants n’aura finalement laissé qu’un album studio, mais quel album, mes enfants…

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